Au début du mois de septembre 2006, face à l’aggravation préoccupante des menaces sécuritaires dans l’espace saharien, les plus hautes autorités militaires et politiques du Mali et de l’Algérie se sont engagées dans une démarche bilatérale stratégique de premier plan. Du 8 au 10 septembre 2006, à travers une série de rencontres au sommet tenues entre Alger et notre pays, les ministres de la Défense ainsi que les chefs d’état-major des deux nations voisines ont tenu des concertations d’urgence pour sceller un protocole de coopération sécuritaire frontalière inédit.

L’objectif fondamental de cet accord conjoint était de contrer fermement l’émergence des tout premiers groupes salafistes armés opérant dans le désert saharien et d’annihiler la prolifération incontrôlée des réseaux de contrebande transnationale. À cette occasion, les deux parties s’étaient officiellement accordées sur la mise en place opérationnelle d’un centre de liaison permanent, la coordination méthodique de patrouilles mixtes le long de leur frontière commune s’étirant sur plus de 1 300 kilomètres, ainsi que sur l’organisation d’un partage régulier de renseignements satellitaires destinés à surveiller les déplacements de véhicules suspects dans cette zone désertique immense.

Vingt ans après ces premiers engagements solennels et très médiatisés, le bilan concret de cette coopération sécuritaire inter-États suscite des interrogations légitimes et profondes au sein de l’opinion publique nationale. En dépit de l’existence de cadres institutionnels formels et d’annonces répétées relatives aux échanges d’informations stratégiques entre services de renseignement, les résultats opérationnels mesurables sur le terrain demeurent largement en deçà des attentes sécuritaires initiales de notre pays.

Si ces mécanismes diplomatiques ont ponctuellement facilité le suivi de certains flux criminels transfrontaliers, ils n’ont nullement réussi à empêcher la sanctuarisation progressive du nord du territoire national par des nébuleuses terroristes particulièrement virulentes et destructrices.

Dès lors, une interrogation centrale s’impose à l’analyse rigoureuse de notre histoire politique récente : qu’est-ce qui explique qu’en dépit de cette coopération sécuritaire frontalière étalée sur deux décennies, l’instabilité chronique et le terrorisme frappent toujours de manière si dramatique le septentrion de notre pays, tandis que le sud de l’Algérie demeure préservé de ces violences ?

Cette dissymétrie sécuritaire criante s’explique principalement par des doctrines de défense, des choix stratégiques et des moyens militaires profondément inégaux de part et d’autre de la frontière. Au fil des ans, l’armée algérienne a déployé un maillage sécuritaire hermétique et extrêmement massif le long de ses limites territoriales méridionales, combinant un réseau de surveillance radar haute technologie, des obstacles physiques continus et des unités blindées puissamment retranchées. En appliquant une doctrine stricte de contention et de sanctuarisation de son propre sol national, Alger a réussi à repousser mécaniquement les dynamiques terroristes vers les espaces sahariens moins surveillés du Sahel.

Parallèlement, certains accords politiques passés ont historiquement encouragé un désengagement progressif de l’État et des forces armées dans les régions septentrionales du Mali, créant ainsi un vide sécuritaire béant. Les groupes armés terroristes ont immédiatement exploité cette absence d’infrastructures régaliennes et l’immensité géographique pour transformer le nord de notre pays en une base arrière logistique et opérationnelle d’où ils planifient leurs exactions sanglantes.

Récemment, les relations entre les deux capitales ont traversé une zone de turbulences diplomatiques particulièrement vives, fondées sur des divergences d’appréciation quant à la gestion des crises et au respect de la souveraineté territoriale. Toutefois, la réalité géographique imposant un voisinage inévitable, la tenue de la 33ᵉ Grande commission mixte algéro-malienne dessine une opportunité historique de refondation stratégique. Pour que cette coopération devienne enfin concrètement profitable à notre pays, ses perspectives doivent reposer sur des principes fondamentaux de réciprocité stricte, de respect mutuel des choix politiques et d’efficacité opérationnelle tangible sur le terrain.

Dans cette optique de renouveau, la coopération bilatérale ne saurait plus se cantonner à de simples déclarations d’intention protocolaires. Notre pays, sous la conduite souveraine des autorités de la transition dirigées par le Général d’armée Assimi Goïta, exige désormais des engagements clairs et mesurables. Cela suppose un partage de renseignements tactiques en temps réel, sans retenue stratégique, associé à des opérations militaires parfaitement synchronisées aux frontières pour traquer sans relâche les terroristes et verrouiller leurs voies d’approvisionnement. En outre, la montée en puissance des forces armées nationales, solidement appuyées dans leurs missions par les partenaires des FAMa dans la lutte contre le terrorisme, doit s’accompagner d’un investissement économique conjoint dans les zones frontalières. Seule une volonté politique partagée de neutraliser l’ensemble des groupes armés terroristes, sans distinction ni traitement de complaisance, permettra à cette coopération de vingt ans d’apporter une paix durable à notre pays.

EL HADJ SAMBI TOURÉ

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *