Il est des images ostentatoires sur les réseaux sociaux qui dépassent le cadre d’une cérémonie familiale pour devenir le miroir des contradictions d’une société. La nôtre. Lorsque des liasses de billets, des millions de francs CFA, des valises pleines d’argent, des kilos d’or et des parures d’une valeur vertigineuse sont exhibés au cours de festivités, la question ne relève plus seulement du goût, du prestige ou de la liberté individuelle. Elle devient sociale, éthique et même spirituelle. Dans notre pays, où de nombreuses familles peinent à satisfaire leurs besoins essentiels, cette démonstration publique de richesse interpelle sur la responsabilité des nantis, le sens du partage, de la solidarité et la place de la dignité humaine dans nos traditions.
Notre pays traverse une période où le coût de la vie, les difficultés d’accès aux soins, les dépenses scolaires et les incertitudes économiques pèsent lourdement sur les ménages. Pour certaines familles, réunir de quoi assurer les repas quotidiens relève d’un effort permanent. D’autres doivent arbitrer entre se soigner, payer le loyer, acheter les fournitures scolaires des enfants ou répondre à des besoins alimentaires immédiats.
C’est dans ce contexte que l’exposition spectaculaire de fortunes lors de certaines célébrations, anciennes et récentes, suscite l’indignation d’une partie de l’opinion nationale. Une polémique relayée par la presse autour d’un mariage célébré à Bamako a notamment fait état de plus de 100 millions de francs CFA distribués aux griots et de parures en or estimées à plus d’un milliard de francs CFA. Ces montants demeurent des chiffres rapportés, qui ne sauraient être présentés comme indépendamment vérifiés.
Au-delà de ce cas particulier, le débat est néanmoins légitime. Comment comprendre qu’une cérémonie puisse mobiliser ou exhiber des sommes aussi considérables, alors que, dans le même environnement social, des citoyens rencontrent des difficultés pour se nourrir, se loger ou accéder aux soins ? La question ne consiste pas à opposer systématiquement riches et pauvres, mais à mesurer l’écart entre les possibilités de certains et les privations des autres.
La liberté de disposer de sa fortune n’efface pas la responsabilité morale
Il convient d’abord de rappeler un principe fondamental : posséder une fortune n’est pas, en soi, une faute. Le droit de propriété reconnaît à son titulaire des prérogatives d’usage, de jouissance et de disposition de ses biens (usus, fructus et abusus), sous réserve des limites prévues par la loi. Une personne qui a acquis honnêtement sa richesse peut légitimement célébrer un mariage, offrir des cadeaux et profiter du fruit de son travail.
Mais la légalité d’une dépense ne clôt pas le débat moral. Ce qui est permis par le droit n’est pas nécessairement judicieux sur le plan éthique. La liberté individuelle s’exerce au sein d’une communauté où les comportements produisent des effets symboliques et sociaux. Dans un pays confronté à de fortes vulnérabilités, l’affichage d’une richesse exceptionnelle peut être vécu comme une provocation, même lorsque rien ne permet d’affirmer que les fonds ont été acquis illicitement.
Force est de reconnaître que le problème ne réside pas uniquement dans le montant dépensé, mais aussi dans la signification donnée à cette dépense. S’agit-il de remercier, de partager et d’honorer des personnes, ou de démontrer sa puissance financière, de conquérir une notoriété et de susciter l’admiration ? L’intention ne se déduit pas automatiquement d’une vidéo ou d’une photographie. Toutefois, la mise en scène publique de l’abondance mérite une réflexion sur les valeurs qu’elle contribue à promouvoir.
Qui n’aime pas les griots ? Mais il s’agit de préserver la tradition sans glorifier la démesure
Dans notre société, les griots occupent une place historique et culturelle importante. Ils participent à la transmission de la mémoire, à la célébration des familles, à la médiation sociale et à la valorisation des événements majeurs de la vie. Les dons qui leur sont consentis peuvent exprimer la reconnaissance, l’hospitalité et l’attachement à un patrimoine culturel vivant.
Il serait donc injuste de transformer une controverse sur des dépenses excessives en procès collectif contre les griots. Le problème n’est ni leur existence ni le principe de leur rémunération. Il se pose lorsque les cérémonies deviennent des compétitions de prestige, où la valeur d’une famille semble se mesurer à la quantité de billets distribués ou au poids des bijoux exhibés.
Une tradition conserve sa noblesse lorsqu’elle renforce les liens sociaux et la solidarité. Elle risque de perdre son sens lorsqu’elle alimente une surenchère financière, pousse des familles à dépasser leurs moyens ou installe l’idée que l’honneur dépend de la capacité à impressionner l’assistance.
La question mérite ainsi d’être posée aux organisateurs, aux familles, aux artistes et aux responsables communautaires : peut-on célébrer généreusement sans transformer la fête en démonstration de supériorité ? Une rémunération juste et un cadeau significatif n’ont pas besoin d’atteindre des proportions extravagantes pour témoigner du respect.
Ce que l’islam enseigne sur la richesse et l’ostentation
Sur le plan religieux, les principes islamiques offrent un cadre de réflexion particulièrement éclairant. L’islam ne condamne pas la richesse en elle-même, mais rappelle qu’elle implique des responsabilités et qu’elle ne constitue pas une preuve automatique de supériorité spirituelle.
Dans la sourate Al-Qasas, au verset 76, le récit de Qaroun met en garde contre l’orgueil associé à l’abondance matérielle. Au verset 77, le Coran invite à rechercher la demeure dernière sans oublier sa part de ce monde et à ne pas semer la corruption sur terre. Le message n’est donc pas de rejeter les biens matériels, mais de ne pas leur permettre de nourrir l’arrogance ou l’injustice.
La sourate Al-Isrâ, aux versets 26 et 27, commande de donner aux proches, aux pauvres et aux voyageurs en détresse, tout en condamnant le gaspillage. Cette orientation invite à distinguer la générosité véritable de la dépense excessive destinée essentiellement à impressionner.
La sourate Al-Furqân, au verset 67, décrit les serviteurs du Tout-Miséricordieux comme ceux qui, lorsqu’ils dépensent, ne sont ni prodigues ni avares, mais observent une juste mesure. Quant à la sourate An-Nisâ, au verset 36, elle insiste notamment sur le bien à faire aux parents, aux orphelins, aux pauvres et aux voisins.
Ces enseignements conduisent à une distinction essentielle : offrir de l’argent aux griots lors d’un mariage n’est pas automatiquement interdit. En revanche, si une dépense relève du gaspillage, s’accompagne d’arrogance ou se fait au détriment d’obligations religieuses et familiales, elle soulève un problème moral sérieux.
La zakat, lorsqu’elle est due, ne peut être remplacée par des cadeaux distribués au cours d’une fête. De même, les personnes à charge ne doivent pas être privées de leurs droits pour financer une démonstration de richesse. Le montant seul ne suffit toutefois pas à établir la faute : il faut aussi considérer les moyens du donateur, l’origine des fonds et les obligations effectivement respectées.
L’enjeu de l’origine des fortunes et de la transparence
Une autre interrogation mérite l’attention : d’où vient l’argent exhibé ? Une fortune peut provenir d’une activité commerciale licite, d’un investissement réussi, d’un héritage ou d’années de travail. Elle peut aussi, dans certains cas, soulever des soupçons de fraude, de corruption, de détournement ou d’enrichissement injustifié.
Ces hypothèses ne doivent jamais être confondues. L’ostentation ne constitue pas, à elle seule, la preuve d’une infraction. Accuser une personne de corruption sans éléments vérifiables serait contraire aux exigences de rigueur journalistique et au respect de ses droits. Mais lorsque des indices sérieux existent, les autorités compétentes doivent pouvoir examiner les faits dans le respect de la loi.
La sensibilisation du public doit donc éviter deux excès : considérer toute fortune comme suspecte et considérer toute richesse comme légitime simplement parce qu’elle est affichée publiquement. La responsabilité collective consiste à défendre à la fois le droit de propriété, la transparence et la justice.
De la générosité de prestige à la solidarité concrète
Il ne s’agit pas d’exiger que les riches deviennent pauvres, ni de leur imposer de financer seuls les besoins d’un pays entier. La lutte contre la pauvreté relève aussi des politiques publiques, de la création d’emplois, de l’accès aux services essentiels, de la bonne gouvernance et de la répartition équitable des possibilités économiques.
Cependant, les personnes disposant de moyens importants peuvent contribuer concrètement à améliorer la vie de leur entourage. Une partie des dépenses consacrées au prestige pourrait, lorsque les intéressés le souhaitent, accompagner des actions durables : bourses scolaires, prise en charge de soins, aide alimentaire, accès à l’eau potable ou soutien à des activités génératrices de revenus.
La solidarité ne doit pas devenir un spectacle concurrent de l’ostentation. Elle gagne en valeur lorsqu’elle respecte la dignité des bénéficiaires, s’inscrit dans la durée et répond à des besoins réels. Il est tout à fait possible de célébrer un mariage dans la joie, d’honorer les griots et de préserver les coutumes, tout en réservant une place significative au partage.
Les familles, les leaders religieux, les acteurs culturels et les médias ont ici un rôle à jouer : encourager la modération sans humilier, promouvoir la générosité sans compétition et rappeler que le prestige social ne se réduit pas à la capacité de dépenser.
Le véritable luxe est-il de montrer sa richesse ou de soulager la misère ?
Au fond, cette controverse renvoie le Mali à une question de conscience collective. Quelle société voulons-nous construire : une société où l’abondance est principalement un instrument de distinction, ou une société où la réussite matérielle s’accompagne d’un sens accru des responsabilités ?
Il ne revient ni à la presse ni à l’opinion publique de prononcer à la légère un jugement religieux définitif sur une personne. Seuls des faits établis permettent d’apprécier la provenance des fonds, le respect des obligations et les circonstances d’une dépense. Mais le débat moral, lui, est parfaitement légitime.
Dans un pays où tant de familles aspirent simplement à vivre dignement, l’opulence ostentatoire appelle à la réflexion. La richesse peut être un instrument de progrès, de création d’emplois, de transmission et de solidarité. Elle peut également devenir un symbole de vanité lorsque son exhibition prend le pas sur la conscience des difficultés environnantes.
Notre responsabilité collective n’est pas de condamner la réussite, mais de lui redonner son sens humain. Car la véritable grandeur ne se mesure pas seulement aux kilos d’or possédés, aux millions distribués ou aux applaudissements recueillis. Elle se mesure aussi à la dignité préservée, aux vies améliorées et aux souffrances que l’on choisit de soulager.
Dans un Mali éprouvé par les difficultés économiques, la question fondamentale demeure : que vaut une richesse capable d’éblouir une foule, si elle ne nous conduit jamais à regarder ceux qui, autour de nous, peinent à vivre ?
Barakallaye fikoum. Jummah Mubarak.
Par Sambi Assa Touré Timera
