Il y a 5 ans jour pour jour, le 25 septembre 2021, une détonation violente diplomatique retentit depuis la tribune du Siège des Nations unies à New York. Devant un parterre de dirigeants mondiaux et sous les projecteurs des médias internationaux en mission commandée contre notre pays, le Premier ministre de la transition, Choguel Kokalla Maïga, prononce un discours d’une lucidité et d’une intensité sans précédent dans les annales diplomatiques contemporaines. En déclarant solennellement que le Mali se retrouvait « abandonné en plein vol » par la France suite à la décision unilatérale de Paris de restructurer et de réduire brutalement le dispositif militaire de l’opération Barkhane, le chef du gouvernement formalisait une rupture lexicale et géopolitique irréversible. Pour cause «abandonner en plein vol» en français au niveau de tous veut dire laisser tomber quelqu’un au moment où il a besoin de soutien; trahir, lâcher, délaisser, renier son engagement… Traduit en langue nationale qui s’impose c’est «Djanfan» purement et simplement.
Quelles étaient les vraies raisons de la confrontation ?
Voici la chaîne causale de la brouille entre notre pays et la France :
Le 24 mai le président de la transition Bah N’Daw et son Premier ministre Moctar Ouane sont arrêtés et conduits à Kati. La séquence débouche sur leur démission et sur l’accession d’Assimi Goïta à la tête de la Transition.
Pour Paris, ce nouvel épisode constitue une remise en cause du processus politique soutenu après le renversement du président Ibrahim Boubacar Keïta (paix à son âme) en août 2020. Emmanuel Macron qualifiera par la suite la situation de « coup d’État dans le coup d’État » et expliquera que cette situation avait conduit la France à suspendre ses opérations conjointes avec notre pays.
Or, selon certaines confidences publiques la pomme de discorde porterait en vérité sur la volonté de Paris d’imposer au vice-président le colonel Assimi Goita intransigeant ses choix pour la désignation des principaux responsables de la Transition (présidence de la transition, du CNT et comme chef du gouvernement). C’est le premier véritable déclencheur de la future crise franco-malienne.
Pourquoi ? Parce que Paris, ses alliés et fantassins qui avaient déjà accepté difficilement le premier coup d’État d’août 2020 et avaient soutenu le schéma d’une transition devant conduire à un retour au pouvoir civil voyaient dans le deuxième coup d’État un retour du pouvoir militaire au premier plan.
La France et les organisations internationales vont-elles reconnaître cette nouvelle Transition dirigée par Goïta ? La réponse n’est pas un soutien politique.
Le 30 mai, Paris transforme la condamnation en pression et passe aux aveux. Emmanuel Macron avertit publiquement que la France ne peut durablement rester engagée aux côtés d’un pays dans lequel la légitimité démocratique et la transition sont remises en cause. Puis, le 3 juin, Paris suspend temporairement sa coopération militaire bilatérale avec le Mali ainsi que certaines opérations conjointes avec les FAMa.
C’est un tournant majeur. Car on passe de désaccord politique à mesure militaire et diplomatique concrète. La relation franco-malienne entre désormais dans une logique de conditionnalité : Paris entend utiliser son partenariat militaire comme moyen de pression sur les nouvelles autorités de Transition pour les faire plier à ses oukases.
Puis arrive le 7 juin, le Colonel Assimi Goïta est officiellement est investi président de la Transition et nomme Choguel Kokalla Maïga à la tête du gouvernement. C’est une étape fondamentale dans la future brouille. Pourquoi ? Parce que le nouveau Premier ministre Choguel Kokalla Maïga deviendra progressivement le principal porte-voix politique de la nouvelle Transition souveraine et patriotique.
Le conflit ne sera donc plus uniquement entre Paris et militaires maliens auteurs d’un double coup d’Etat mais de plus en plus entre la France néocolonialiste et impérialiste et gouvernement malien de Transition.
Le 10 juin, Emmanuel Macron annonce la transformation de Barkhane pardon la fin de Barkhane « en tant qu’opération extérieure » et la transformation du dispositif français au Sahel. Pour les autorités de la transition, le calendrier devenait problématique. Pour cause : notre pays subissait une crise institutionnelle majeure au moment où son principal partenaire militaire annonçait une profonde réduction de son dispositif. Aussi, la perception de l’opinion publique commençait donc à évoluer : « La France nous sanctionne politiquement et réduit parallèlement son engagement militaire.»
C’est dans ces conditions qu’en juillet la coopération militaire reprenait, mais sans la confiance. Cela aurait pu constituer une désescalade. Mais la relation ne revenait pas à son niveau antérieur. Pourquoi ? Parce que deux logiques différentes s’installaient :
La logique française consistait à réorganiser le dispositif, réduire Barkhane, renforcer les forces sahéliennes et européennes, et obtenir une transition politique conforme aux engagements internationaux, en réalité à son propos agenda. Tandis que selon notre logique il fallait coûte que coûte préserver la souveraineté de décision, réorganiser la Transition et ne pas dépendre exclusivement d’un partenaire militaire.
Mogo ye Alla ye ni i mi djan (on peut voir Dieu sans se coucher sur le dos).
La coopération militaire continuait donc entre guillemets, mais la confiance politique se dégradait. Au sommet du G5 Sahel du 9 juillet, la France précise la réduction de son dispositif : Emmanuel Macron précise la transformation du dispositif français. La fermeture progressive de plusieurs emprises françaises dans notre pays et le recentrage du dispositif deviennent plus visibles.
Pour la France, Barkhane change de modèle. Pour nous, elle réduisait sa présence alors que la menace terroriste demeurait. C’est ici que commence à apparaître le futur argument de Choguel : « On ne peut pas nous demander d’assumer seuls notre sécurité tout en réduisant l’appui militaire dont nous disposions. » Cette interprétation n’est pas encore formulée publiquement sous la forme de l’« abandon en plein vol », mais la logique argumentative est déjà en train de se construire.
Vers le 10. Août, la perception d’un « désengagement » français s’enracine. Pendant que la France continue certaines opérations avec les FAMa, elle prépare la transformation de son dispositif. C’est une contradiction apparente qui devient politiquement explosive. En effet sur le terrain, elle dit coopérer. Mais sur le plan stratégique Binadjan continuait réduction et reconfiguration.
Du point de vue français, il s’agit d’une transformation de Barkhane. De notre point de vue, cette transformation ne pouvait être interprétée que comme une réduction de la garantie sécuritaire française dans la lutte contre notre pays qu’on nous infligé depuis 10 ans.
Cette divergence de perception est capitale pour comprendre la suite. En effet, début septembre pour les nouvelles autorités de la transition la recherche de nouveaux partenaires devenait une question stratégique. Le gouvernement de Choguel Kokalla Maïga commençait à mettre davantage en avant la nécessité de rechercher d’autres partenaires plus fiables et plus loyales. C’est dans ce contexte qu’apparaît l’hypothèse d’un recours au groupe Wagner. La question change alors de nature.
Jusqu’ici le narratif de la France était « respectez vos engagements politiques ». Désormais Macron dit « ne remplacez pas notre dispositif par un partenaire russe privé ». En réponse les nouvelles autorités martèlent « si vous réduisez votre engagement, nous devons pouvoir chercher d’autres solutions ». Wagner devenait alors le catalyseur de la crise.
À la mi-septembre, les informations sur des discussions entre notre pays et le Groupe Wagner provoquaient une réaction très passionnelle de Paris. La France considère qu’un éventuel accord avec Wagner serait incompatible avec la présence et l’engagement militaires français et occidentaux au Mali. Le 20 septembre, Florence Parly est dépêchée à Bamako pour nous baga-baga et nous avertir des conséquences d’un éventuel recours à cette société militaire privée.
Nous sommes alors devant deux visions de la souveraineté sécuritaire. Selon Paris, la sécurité du Mali doit rester organisée dans le cadre franco-européen et international existant. Kun ka diŋi kun tigi ko (raser la tête de quelqu’un en son absence). À ce partenalisme hors saison, nos autorités répondent sans aucune équivoque en tant que pays souverain le Mali doit conserver et concervera la liberté de choisir ses partenaires stratégiques notamment en matière de défense et de sécurité.
Le 25 septembre, en accord parfait avec le président de transition, le Premier ministre Choguel Kokalla Maïga prend la parole devant la 76e Assemblée générale des Nations unies. Il formule publiquement la lecture malienne de la situation de la dégradation sécuritaire de notre pays et de la transformation de Barkhane qu’il qualifie avec euphémisme de «une espèce d’abandon en plein vol». Il explique que cette nouvelle situation pousse notre pays à explorer d’autres moyens pour assurer sa sécurité, « de manière autonome ou avec d’autres partenaires ».
«L’annonce unilatérale du retrait de Barkhane et sa transformation n’ont pas tenu compte du lien tripartite qui nous lie, c’est-à-dire l’ONU et le Mali en tant que partenaires engagés avec la France sur le front de la lutte contre les facteurs de déstabilisation. Le Mali regrette que le principe de consultation et de concertation qui doit être la règle entre partenaires privilégiés n’ait pas été observé en amont de la décision du Gouvernement français.
Aussi, la nouvelle situation née de la fin de l’Opération Barkhane, plaçant le Mali devant le fait accompli et l’exposant à une espèce d’abandon en plein vol, nous conduit à explorer les voies et moyens pour mieux assurer la sécurité de manière autonome ou avec d’autre partenaires, de manière à combler le vide que ne manquera pas de créer par la fermeture de certaines emprises de Barkhane dans le Nord de notre pays. Cette situation doit également inciter les Nations Unies à avoir désormais une posture plus offensive sur le terrain».
Comme on le voit, foin d’anti-françisme primaire. L’origine de cette prise de parole historique résidait une accumulation de frustrations légitimes. Face à la dégradation continue de la situation sécuritaire dans notre pays malgré près d’une décennie de présence militaire internationale (plus de 50.000 soldats), l’annonce impromptue du retrait partiel des troupes françaises avait été perçue dans notre pays comme une trahison politique et militaire en plein combat, un djanfa ni plus ni moins. C’est pourquoi les autorités de la transition ont réagi en réaffirmant le principe inaliénable de la souveraineté nationale.
Cette fermeté s’est traduite par une décision d’État d’une audace rare : diversifier sans complexe les partenariats stratégiques de défense, ouvrant la voie au rapprochement militaire assumé avec la Fédération de Russie et au rejet ferme des diktats de la CEDEAO et des partenaires traditionnels qui jouaient au zigzag. Dans les rues de Bamako et des grandes villes du pays, cette posture a suscité un élan de ferveur patriotique, rassemblant des foules immenses venues saluer la fin du paternalisme français.
Cinq ans après cette prise de parole historique, l’heure est au bilan : où en sommes-nous aujourd’hui ? L’histoire n’a-t-elle pas donné raison à Choguel Kokalla Maïga sur toute la ligne ?
Le réquisitoire du 25 septembre 2021 n’était ni un coup de tête diplomatique, ni une simple posture d’estrade, mais la formulation prémonitoire d’un changement de paradigme inévitable.
En désignant les faiblesses d’un modèle de coopération sécuritaire asymétrique qui maintenait notre pays dans une dépendance permanente, Choguel Koala Maïga avait mis à nu l’inefficacité des tutelles extérieures. Les faits survenus tout au long des 5 dernières confirment cette analyse : les départs successifs des forces étrangères de notre pays et la montée en puissance sans précédent des Forces armées maliennes (FAMa), devenues maîtresses absolues du terrain et des opérations, prouvent qu’aucune force extérieure ne peut valablement se substituer à la volonté d’une nation souveraine de défendre son propre territoire.
Cinq ans plus tard, les événements politiques majeurs survenus dans la sous-région viennent attester la justesse de la vision de l’ancien Premier ministre : notre modèle du refus de l’ingérence a fait école, devenant la matrice fondatrice de l’Alliance des États du Sahel (AES). En osant rompre avec les accords de défense obsolètes et en exigeant le respect strict des choix stratégiques de notre pays, les autorités de la transition ont prouvé que la souveraineté n’est pas une concession octroyée par des puissances étrangères, mais une réalité qui s’arrache et s’impose.
Que doit-on retenir comme enseignements capitaux cinq ans après ce discours fondateur de Choguel Kokalla Maïga à l’ONU ?
Le premier enseignement fondamental est d’ordre géopolitique : la sécurité nationale d’un peuple ne se sous-traite pas, comme l’a toujours affirmé Choguel Kokalla Maïga. Le concept d’« abandon en plein vol » a définitivement vacciné les nations africaines contre l’illusion des garanties sécuritaires extérieures perpétuelles.
Le deuxième enseignement est institutionnel et moral : un gouvernement ne puise sa légitimité ultime que dans l’alignement strict sur la volonté et les aspirations de son peuple, et non dans l’assentiment des chancelleries étrangères.
Enfin, le troisième enseignement, essentiel pour les générations futures, réside dans l’urgence de bâtir une indépendance stratégique intégrale, combinant autonomie militaire, vision diplomatique décomplexée et défense intransigeante de la dignité nationale.Toutes choses qui ont été le combat de l’ancien chef du gouvernement au service de la nation.
En portant le combat pour la vérité contre la trahison française à la tribune du monde, le 25 septembre 2021 restera dans la mémoire collective comme le point de départ incontestable d’une renaissance patriotique malienne et africaine. Ce jour-là, l’histoire n’a pas seulement donné raison à un homme d’Etat ou à un gouvernement de transition ; elle a donné raison au peuple malien dans sa quête inaliénable de liberté et de souveraineté absolue.
El Hadj Sambi Assa Touré Timera