Ils sont près de trois millions et demi, filles et garçons, des villes comme des campagnes, à reprendre ce jeudi matin le chemin de l’école. Cartables rapiécés, cahiers achetés à crédit, uniformes trop grands pour durer deux ans. La rentrée scolaire 2026-2027, décrétée pour démarrer hier 1er octobre 2026 sur l’ensemble du territoire national par le ministère de l’Éducation nationale, a bien lieu. Mais derrière le discours officiel de la mobilisation générale et la leçon inaugurale sur la sécurité sanitaire des aliments dispensée dans toutes les classes, c’est une équation à plusieurs inconnues qui se pose aux partenaires de l’éducation notamment aux parents d’élèves.
Il ne s’agit pas d’une rentrée ordinaire. Elle intervient dans un contexte sécuritaire, politique et symbolique fort. Pour qui se souviendra, le 5 février 2026, au Palais de Koulouba, lors de la cérémonie traditionnelle de présentation des vœux du Gouvernement, le Président de la Transition, le Général d’Armée Assimi Goïta, avait décrété la période 2026-2027 «Année de l’éducation et de la culture». Une décision qui s’inscrivait dans la vision «Mali kura ɲɛtaasira ka bɛn san 2063 ma» et la Stratégie nationale pour l’émergence et le développement durable 2024-2033. Après 2025, consacrée Année de la culture, les plus hautes autorités de la transition ont fait le choix de lier l’école à l’identité, à la souveraineté et au capital humain.
L’objectif affiché est clair : refonder durablement l’école malienne. Le calendrier officiel est désormais connu : premier trimestre du 1er octobre au 23 décembre 2026; deuxième du 4 janvier au 24 mars 2027; troisième du 5 avril au 30 juin 2027.
Mais de quelle école parle-t-on? La décision ministérielle du 14 septembre 2026 précise que la rentrée concerne tous les ordres : l’éducation préscolaire et spéciale, l’enseignement fondamental, l’enseignement secondaire général, technique et professionnel, l’enseignement normal ainsi que l’éducation non formelle. Autrement dit, tout le système, du jardin d’enfants à l’Institut de formation des maîtres.
Les causes de cette rentrée tardive le 1er octobre, alors que la norme sous régionale est début septembre sont multiples : hivernage, inondations dans certaines localités, occupations d’écoles par les déplacés internes, et surtout, la nécessité de boucler les concertations avec les partenaires de l’école.
Trois acteurs majeurs sont au cœur de cette rentrée : l’État, les syndicats, et les parents d’élève.
L’État, en premier. Le ministre Dr Amadou Sy Savané, à travers son Secrétaire général par intérim Augustin Poudiougo, a multiplié les rencontres depuis le 15 septembre. Objectif : garantir une reprise «effective et apaisée». Gestion rationnelle des ressources humaines, respect du volume horaire, distribution de fournitures, orientation des admis au DEF : les assurances ont été données.
Les syndicats, en second. Le 15 septembre, la rencontre avec les syndicats signataires du 15 octobre 2016 a accouché d’un communiqué d’apaisement. Les syndicats ont «réitéré leur engagement à accompagner les autorités pour faire de cette rentrée une réussite collective».
Derrière les beaux discours, «une crispation demeure». Les revendications restent les mêmes depuis trois ans : paiement intégral des rappels d’avancement et de hiérarchisation 2016-2020 (environ 1,007 milliard de FCFA rien que pour les mandats impayés), sécurisation des écoles sans clôture, accès à l’eau potable, et point précis sur les enseignants affectés à Kidal et Ménaka.
Les parents d’élève, enfin, troisième acteur majeur et la variable la plus fragile. À la veille de la rentrée, nos reporters étaient à Yirimadjo et Missabougou. Le constat est identique : «activité encore limitée», «animation intense mais marquée par une forte morosité économique». Les fournitures sont là, mais les porte-monnaie sont vides.
«Actuellement, le marché n’est plus comme avant. Tout le monde est devenu vendeur. Qui va acheter ?», s’interroge cette vendeuse à Yirimadjo. Fatoumata Sangaré, mère de quatre enfants, résume le vécu de milliers de ménages : «Les prix sont un peu abordables, mais le problème est qu’il y a trop de dépenses en même temps. Surtout quand on reçoit des vacanciers à la maison».
Cette rentrée à plusieurs vitesses révèle les fractures du Mali.
Sur le plan de la cohésion nationale : Près de trois millions et demi d’enfants attendus, c’est l’espoir. Mais 2 374 écoles fermées en mars 2026 selon le Cluster Éducation, contre 2 349 en février, c’est la plaie ouverte. D’autres sources parlent de 2 444 écoles toujours fermées, privant plus de 733 000 élèves de cours. En janvier, 2 343 écoles sur 10 766 étaient non fonctionnelles. L’État annonce 12 réouvertures à Niono sur 54 fermées l’an dernier, mais à Koro, 151 écoles restent fermées sur 393. À Djenné, 22.
Notre pays en ce jour de rentrée scolaire est coupé en deux : Bamako et quelques capitales régionales qui rentrent, et le centre et le nord qui attendent.
Sur le plan économique : La rentrée est un révélateur impitoyable du pouvoir d’achat. La surenchère sur les fournitures, pratique récurrente à chaque veille, pénalise les plus pauvres. Elle creuse les inégalités dès le premier jour. Les commerçants eux-mêmes s’en plaignent : ventes lentes, stocks invendus.
Sur le plan social : L’école reste le dernier ascenseur social. La déclarer «Année de l’éducation et de la culture» est un acte politique fort. Il redonne du sens. Mais si les enseignants licenciés des écoles catholiques interpellent encore à la veille du 1er octobre, si les écoles sont occupées par des déplacés faute d’abris, l’idéal de Mali Kura se heurte au réel. Il urge de corriger.
Quelle prospective?
Selon notre lecture, trois scénarios se dessinent.
Le premier, optimiste, est celui de la refondation réussie. Si l’élan de l’Année de l’éducation et de la culture se traduit par des actes (clôtures construites, forages dans les écoles comme ceux réalisés à Doumanzana dans le cadre des œuvres sociales du président de la transition, distribution effective de manuels, paiement des rappels) alors cette rentrée du 1er octobre restera comme celle du sursaut.
Le second, médian, est celui d’une rentrée en trompe-l’œil. Les cours démarrent à Bamako, mais la grève perlée pointe à l’horizon.
Les 6 arrondissements fonctionnent à 70%, les régions du centre à 40%. Le pays avance à deux vitesses.
Le troisième, pessimiste, est celui de la rupture. Si la cherté des fournitures, cumulée à l’insécurité et à la non-résolution du passif syndical, décourage les familles, le décrochage scolaire s’accélérera. Les 733 000 enfants privés d’école deviendront un million.
Ce jeudi matin 1er octobre, à 8 heures, la cloche a sonné. À Yirimadjo, une mère comptait ses billets pour deux cahiers. L’équation est posée. C’est au Mali tout entier de la résoudre. Ensemble, nous relèverons le défi.
EL HADJ SAMBI TOURÉ