Après dix-huit mois de tensions diplomatiques, le Premier ministre algérien, Sifi Ghrieb, a effectué, ce lundi 14 septembre 2026, une visite officielle de premier plan dans notre pays. Accueilli par son homologue, le général Abdoulaye Maïga, puis reçu à Koulouba par le président de la Transition, le général d’armée Assimi Goïta, le chef du gouvernement algérien s’est fait le messager du président Abdelmadjid Tebboune, soucieux de retisser les liens.
Au terme des allocutions officielles et de la chorégraphie protocolaire, une question lancinante s’impose : au-delà des formules mielleuses, qu’est-ce qui a été concrètement convenu sur les dossiers essentiels, sans la résolution desquels la reprise de la coopération ne serait qu’un dangereux leurre ?
L’analyse froide des actes posés et le décryptage des non-dits révèlent une réalité troublante. Si la rhétorique du bon voisinage et de la fraternité s’est déployée sans retenue, les dossiers stratégiques, vitaux pour la sécurité et la souveraineté de notre nation, ont été soigneusement contournés.
Entre l’ingérence d’Alger dans nos affaires intérieures, les ambiguïtés de sa coopération sécuritaire, sa bienveillance envers les terroristes du Front de libération de l’Azawad (FLA) et du JNIM, l’asile politique accordé aux acteurs de la contestation de la Transition, tels que l’imam Dicko et la CFR, ou encore la crise liée à l’abattage d’un drone des FAMa, les points de friction restent béants.
Acte I : la chorégraphie de la décrispation et le vide des annonces
La fracture initiale remonte à la nuit du 31 mars au 1er avril 2025. À proximité de Tinzaouatène, un drone de reconnaissance et d’attaque des FAMa avait été abattu par la défense antiaérienne algérienne. Notre pays soutenait, preuves à l’appui, que l’appareil opérait strictement en territoire malien, tandis qu’Alger dénonçait une violation de son espace aérien.
La mécanique diplomatique s’était aussitôt emballée : rappel réciproque des ambassadeurs, fermeture des espaces aériens et déclarations d’hostilité.
Il aura fallu attendre le 10 juillet 2026 pour observer les premiers signes d’un apaisement tactique, matérialisé par la réouverture simultanée des espaces aériens et le retour des ambassadeurs dans leurs chancelleries respectives. La rencontre de ce lundi 14 septembre 2026 à Koulouba se voulait l’apothéose de ce rapprochement.
Pourtant, sous les projecteurs, qu’a véritablement produit cette rencontre ?
1. La réactivation de la Grande Commission mixte : en sommeil depuis dix ans, cet organe institutionnel a été présenté par l’Algérie comme le canal de relance des échanges. En langage diplomatique, il s’agit de convenir d’une réunion destinée à préparer de futures discussions.
2. La préparation de la visite d’État du général d’armée Assimi Goïta à Alger : les deux parties ont confirmé l’avancement des préparatifs logistiques ainsi que l’élaboration d’une feuille de route commune en vue d’un prochain déplacement du président de la Transition.
3. Les projets d’infrastructures régionaux : il est question de relancer les éternels serpents de mer que sont la route transsaharienne et la dorsale de fibre optique, auxquels s’ajoutent des intentions d’échanges dans les domaines de l’énergie, des transports, de l’agriculture et des mines.
Sur le plan strictement militaire et stratégique ? Rien. Une simple phrase générale appelant à une « approche solidaire reposant prioritairement sur les capacités propres des États de la région ». Aucun accord opérationnel signé, aucun chiffre avancé, aucun mécanisme conjoint de vérification ou de patrouille.
Acte II : les dossiers explosifs passés sous silence
C’est dans cet angle mort que réside le cœur du contentieux. À l’examen des éléments d’information disponibles, les cinq priorités exigées par l’opinion malienne ont été purement et simplement évacuées des communiqués.
1. L’ingérence dans nos affaires intérieures
Condamnée avec la dernière vigueur par les autorités de la Transition à la suite des initiatives unilatérales d’Alger, l’ingérence demeure une blessure ouverte. Ce lundi 14 septembre, le Premier ministre algérien s’est contenté d’égrener la doctrine officielle de son pays : « le respect constant de la souveraineté du Mali et de la non-ingérence dans ses affaires intérieures ».
Il s’agit là d’un déni performatif : l’Algérie réaffirme un principe abstrait qu’elle est accusée d’avoir enfreint, sans offrir la moindre garantie institutionnelle. Aucun protocole de non-ingérence ni aucun engagement formel visant à cesser d’entretenir des canaux diplomatiques parallèles avec les déstabilisateurs de notre souveraineté n’a été acté.
2. L’abattage du drone des FAMa et la protection d’Iyad Ag Ghali
Pour nos services de l’État et nos forces de défense, le drone des FAMa abattu à la frontière ne survolait pas cette zone sans motif. Il traquait Iyad Ag Ghali, le chef du groupe terroriste JNIM, régulièrement localisé dans la zone transfrontalière de Tin Zaouatène, où résiderait sa famille, sous une bienveillance à peine voilée.
Notre pays accuse formellement Alger d’exercer un contrôle sur certains djihadistes et d’abriter leurs sanctuaires. Résultat concret des discussions de ce lundi 14 septembre : zéro. Pas la moindre commission d’enquête conjointe, aucun protocole de déconfliction aérienne ni aucune mesure de prévention des incidents frontaliers sur cette bande vulnérable de 1 400 kilomètres.
Ce contentieux juridico-militaire majeur est simplement gelé.
3. Le soutien continu au FLA, au JNIM, à l’imam Dicko et à la CFR
Depuis l’enterrement définitif de l’Accord d’Alger de 2015 par les autorités de la Transition, en janvier 2024, les groupes séparatistes du Nord se sont restructurés sous la bannière du Front de libération de l’Azawad (FLA).
Pire encore, cette organisation aurait concrétisé une alliance opérationnelle avec les terroristes du JNIM afin de coordonner des attaques meurtrières contre nos forces armées, notamment lors des offensives de 2024 et de 2026. Ces groupes, lourdement armés, agiraient en traversant la frontière nord sous le regard passif, sinon complice, des autorités algériennes.
Sur le plan politique, les honneurs rendus par le pouvoir algérien à l’imam Mahmoud Dicko et la liberté de mouvement accordée aux cadres de la Synergie d’action et de la CFR — Coalition des forces pour la République — constituent, aux yeux de nombreux responsables maliens, une hostilité déclarée.
Mahmoud Dicko, reçu par le président Abdelmadjid Tebboune, est considéré par notre pays comme un agitateur et un déstabilisateur en connivence avec certains éléments terroristes.
Qu’a concédé le Premier ministre Sifi Ghrieb sur ces points cruciaux ? Absolument rien. Alger refuse catégoriquement d’inscrire le FLA sur sa liste des organisations terroristes, n’offre aucune garantie d’extradition des criminels recherchés par la justice malienne et continue de se poser en « tuteur indispensable » et en « interlocuteur clé » de ces groupes.
Pour notre souveraineté, c’est l’aveu d’une impasse totale.
4. Une coopération sécuritaire tronquée
Si le communiqué parle vaguement de « lutte contre le terrorisme sous toutes ses formes », la définition même du terroriste diverge radicalement entre les deux capitales.
Pour notre pays, les membres du FLA et du JNIM constituent une seule et même entité criminelle à éradiquer. Pour Alger, les séparatistes restent des interlocuteurs politiques fréquentables.
Sans partage de renseignements militaires, sans droit de poursuite accordé aux FAMa et sans patrouilles communes, la coopération sécuritaire demeure un concept théorique.
Acte III : de la poignée de main au poing fermé ?
Il apparaît clairement que l’Algérie et notre pays ne jouent pas la même pièce de théâtre diplomatique.
Alger joue la montre. Ayant perdu une partie de son influence historique au Sahel au profit de la diplomatie directe du président Assimi Goïta et du partenariat stratégique noué par les FAMa dans la lutte contre le terrorisme, le pouvoir algérien cherche à revenir dans le jeu.
Sa méthode repose sur une normalisation de façade, l’ouverture d’espaces économiques secondaires et la quête d’une photo officielle lors de la future visite d’État du président de la Transition.
De son côté, notre pays joue sa survie sécuritaire et le respect strict de sa souveraineté. La doctrine portée par les autorités de la Transition exige l’arrêt définitif des ingérences, la neutralisation de la coalition criminelle FLA-JNIM et le refus de toute médiation imposée de l’extérieur.
La formule martelée par la diplomatie malienne, axée sur « le respect mutuel et la préservation des intérêts de chaque État », résonne en réalité comme un avertissement sans frais : notre pays entend les belles paroles, mais n’accorde plus sa confiance sans preuves tangibles.
Vers une impasse programmée ?
Peut-on affirmer que nous allons tout droit vers une impasse ? La réponse est positive si la méthode ne change pas.
Pour que ce rapprochement ne soit pas un leurre cynique ou une simple opération de communication, notre pays aurait dû obtenir des engagements fermes et vérifiables :
● Un protocole sécuritaire frontalier direct ainsi que le règlement judiciaire et technique de l’affaire du drone des FAMa ;
● La qualification, sans ambiguïté, du FLA comme groupe terroriste ;
● L’arrêt net de l’hébergement des séparatistes et des opposants accusés de déstabiliser la Transition, ainsi que l’extradition des terroristes ayant trouvé refuge en territoire algérien ;
● La fin de la protection accordée à Iyad Ag Ghali.
Faute de ces avancées décisives, la visite à Bamako du Premier ministre Sifi Ghrieb n’aura servi qu’à dresser le décor d’une deuxième phase d’observation.
Si les comités bilatéraux se cantonnent à discuter de la fourniture d’électricité, de l’approvisionnement en carburant et des liaisons aériennes tout en taisant les dossiers sécuritaires qui ensanglantent le territoire, la rupture ne sera que différée.
La diplomatie ne saurait masquer indéfiniment le canon des armes : tant qu’Alger protégera l’arrière-garde de nos agresseurs, toute poignée de main à Koulouba gardera le goût amer d’un poing fermé dissimulé sous la table.
À bon entendeur…
PAR EL HADJ SAMBI TOURE