À l’occasion de la Journée internationale de la démocratie, célébrée le 15 septembre, Afrobarometer a alerté sur une évolution majeure des perceptions politiques sur le continent africain. Selon son dernier Profil panafricain, la demande populaire de démocratie recule, tandis que l’ouverture à certaines formes de gouvernance autoritaire, notamment le régime militaire, progresse. Le phénomène traduit moins une amélioration de l’offre démocratique qu’un affaiblissement de l’attachement des citoyens à la démocratie.
La démocratie africaine traverse une période de questionnement. C’est l’un des principaux enseignements du nouveau rapport publié par Afrobarometer à l’occasion de la Journée internationale de la démocratie. Fondée sur 50 961 entretiens réalisés en face à face dans 38 pays africains en 2024/2025, l’étude met en évidence un recul de la demande populaire de démocratie au cours de la dernière décennie.
Depuis plusieurs années, les enquêtes d’Afrobarometer faisaient apparaître un écart entre la démocratie souhaitée par les citoyens et celle qu’ils estimaient effectivement recevoir de leurs gouvernements. Cet écart tend aujourd’hui à se réduire. Mais, selon l’analyse de l’institut, cette évolution ne résulte pas principalement d’une amélioration significative des performances démocratiques. Elle s’explique surtout par l’affaiblissement de la demande populaire de démocratie.
Une majorité encore attachée à la démocratie
Malgré cette tendance, la démocratie conserve une majorité de soutiens sur le continent. 64 % des Africains interrogés déclarent préférer la démocratie, tandis que 79 % rejettent la dictature ou le pouvoir d’un seul homme, 76 % rejettent le régime à parti unique et 65 % s’opposent au pouvoir militaire.
Cependant, ces chiffres masquent une réalité plus préoccupante. Afrobarometer définit la « pleine demande de démocratie » comme la combinaison de quatre positions : préférer la démocratie et rejeter les trois principales alternatives autoritaires étudiées. Or, seulement 36 % des personnes interrogées répondent à ces quatre critères.
Autrement dit, si une majorité d’Africains continue de déclarer son attachement à la démocratie, une proportion beaucoup plus réduite manifeste un engagement ferme en faveur de ce système de gouvernement et contre toutes les alternatives autoritaires.
Le régime militaire gagne du terrain dans les perceptions
L’évolution la plus notable concerne le rapport des citoyens au pouvoir militaire. L’opposition au régime militaire a reculé de 11 points de pourcentage au cours de la dernière décennie. Cette évolution contribue au recul général des différents indicateurs de soutien à la démocratie.
Sur les 29 pays suivis de manière constante au cours de la dernière décennie, la demande de démocratie a diminué en moyenne de 10 points. Les variations sont toutefois très importantes d’un pays à l’autre, avec une baisse pouvant atteindre 37 points au Gabon.
Le phénomène ne signifie pas que les populations africaines rejettent massivement la démocratie. Il traduit plutôt une plus grande ouverture à d’autres formes de gouvernement chez une partie des citoyens, dans un contexte marqué par la défiance à l’égard des institutions et l’insatisfaction face aux performances des pouvoirs publics.
Le cas du Mali particulièrement marqué
Notre pays figure parmi les pays où la « pleine demande de démocratie » apparaît particulièrement faible. Selon Afrobarometer, seuls 8 % des Maliens interrogés remplissent les quatre critères définissant cette pleine demande de démocratie, contre 64 % en Zambie.
Ce chiffre doit toutefois être lu comme un indicateur d’opinion issu de l’enquête 2024/2025 et non comme une mesure de l’ensemble des attitudes politiques de la population malienne.
Il illustre néanmoins l’ampleur des transformations des perceptions politiques dans le pays. Le Mali fait partie des États cités par Afrobarometer parmi ceux ayant connu, au cours de la dernière décennie, une évolution vers un régime militaire.
L’étude met également en évidence le décalage entre les principes démocratiques et l’expérience concrète qu’en font les citoyens. À l’échelle des 38 pays étudiés, 47 % seulement des Africains considèrent leur pays comme une démocratie, tandis que 38 % se disent satisfaits du fonctionnement de la démocratie.
Cette perception varie notamment selon les conditions économiques des citoyens : les évaluations positives de la démocratie sont plus fréquentes chez ceux qui bénéficient d’un niveau de bien-être économique plus élevé.
L’écart entre la demande et l’offre perçue de démocratie demeure néanmoins positif. Il s’est toutefois considérablement réduit, passant de 11 points en 2014/2015 à seulement 4 points dans les données les plus récentes.
Pour Afrobarometer, l’un des principaux facteurs associés au recul de la demande de démocratie réside dans l’évaluation de plus en plus négative de l’action gouvernementale. Lorsque les citoyens jugent les pouvoirs publics incapables de répondre efficacement à leurs préoccupations, leur attachement au système démocratique peut également s’éroder.
Cette conclusion intervient alors que d’autres données du même institut montrent que les Africains continuent, dans leur majorité, à soutenir plusieurs principes fondamentaux de la démocratie. Ainsi, une enquête publiée en février 2026 indiquait que 74 % des personnes interrogées dans 38 pays soutenaient le choix des dirigeants à travers des élections régulières, libres et transparentes. Mais seulement 38 % déclaraient faire confiance à leur organisme national de gestion des élections.
PAR MODIBO KONÉ