L’ancien maire du District de Bamako, Adama Sangaré, se trouve une nouvelle fois sous les projecteurs de la justice. À la veille de l’audience décisive programmée pour le 5 octobre 2026 devant le Pôle national économique et financier dans l’affaire du foncier de la zone aéroportuaire, une question lancinante traverse l’opinion publique : est-il la victime désignée d’un acharnement politico-judiciaire ou le symbole comptable des dérives de la gestion publique ? Info-Matin rouvre ses archives, démêle les faits, retrace le parcours judiciaire éprouvant de l’ancien édile de la Cité des 3 Caïmans et analyse les enjeux systémiques de ce rendez-vous capital.

Pour comprendre le périple de cet homme politique, Adama Sangaré, « traîné de prison en prison depuis plus d’une décennie », il convient de procéder à une analyse séquentielle et rigoureuse des faits, en distinguant trois procédures bien distinctes.

Plus d’une décennie dans la tourmente judiciaire

La première séquence judiciaire s’ouvre en mai 2013. Adama Sangaré est alors placé sous mandat de dépôt à la Maison d’arrêt de Koulikoro dans le cadre d’un dossier de malversations financières présumées, lié à un contentieux foncier dans la commune de Kalabancoro. Deux autres acteurs faisaient également l’objet de poursuites. Cette première affaire se conclura par une décision de relaxe prononcée le 29 août 2013, blanchissant l’ancien maire dans ce dossier spécifique.

La deuxième séquence surgit six ans plus tard, en octobre 2019. L’ancien maire est de nouveau incarcéré, cette fois au sujet de la passation et de l’exécution d’un marché public d’éclairage et d’illumination de la capitale, attribué lors des festivités du cinquantenaire de l’indépendance de notre pays en 2010. Le parquet anti-corruption met en avant une attestation d’exécution complète des travaux alors que le taux réel n’aurait été que de 68%, invoquant un préjudice financier provisoire estimé à près de 900 millions de francs CFA. Après avoir obtenu une liberté provisoire sous caution courant 2020, Adama Sangaré est réincarcéré en août 2021 dans le cadre du même dossier avant la finalisation des procédures.

La troisième séquence, qui constitue le cœur de l’actualité immédiate, débute en septembre 2023. Cette fois, c’est le litige relatif à la gestion domaniale de la zone aéroportuaire qui entraîne son placement sous mandat de dépôt le 20 septembre 2023, une semaine après l’incarcération de l’ancien sous-préfet de Kalabancoro, Dah Kéita. Cette succession ininterrompue d’enquêtes et d’incarcérations sur treize ans alimente, au sein d’une partie de l’opinion, l’idée d’un destin politique indissociable des grilles de la détention.

Perception ou réalité juridique ?

Si, sur le plan strictement juridique, il est impossible d’affirmer de manière catégorique l’existence d’un « acharnement politico-judiciaire » sans apporter la preuve irréfutable que les poursuites ont été fabriquées ou maintenues à des fins d’éviction politique, sans fondement matériel, toutefois, plusieurs facteurs objectifs expliquent pourquoi cette perception s’est enracinée dans l’esprit de nombreux Maliens.

D’abord, la durée globale des procédures et la répétition des placements en détention provisoire créent un sentiment de poursuite permanente. Dans le dossier de l’éclairage public comme dans celui du foncier, les délais particulièrement longs du traitement judiciaire et les allers-retours en prison posent la question du respect des délais raisonnables de jugement et de la présomption d’innocence.

Ensuite, la nature même des griefs reprochés dans le dossier de la zone aéroportuaire suscite des interrogations sur la chaîne de responsabilité. Comment expliquer que des lotissements entiers aient pu être réalisés, dotés de documents officiels, de lettres d’attribution et de permis d’occuper signés par diverses autorités administratives, si les opérations étaient manifestement illégales dès le départ ? Concentrer l’opprobre et la rigueur pénale sur les seuls élus municipaux peut donner l’impression d’une justice sélective, laissant dans l’ombre d’autres maillons essentiels de l’appareil d’État.

Au-delà de la trajectoire personnelle d’Adama Sangaré, cette succession de scandales et de procédures a des répercussions directes et profondes sur la population malienne.

— Sur le plan social, la gestion opaque du foncier à Bamako a souvent produit un drame humain d’une ampleur considérable. Des milliers de citoyens modestes, ayant acquis des parcelles en toute bonne foi sur la base de documents estampillés par des cachets administratifs, vivent aujourd’hui sous la menace constante de démolitions ou d’expulsions. Ces Maliens se retrouvent être les véritables victimes de l’instabilité juridique et des contradictions de l’État.

— Sur le plan institutionnel, l’étalement de ces affaires sur plus d’une décennie sans clarification définitive pourrait fragiliser la confiance des citoyens dans la justice et dans l’administration territoriale. La perception d’une justice oscillant entre lenteur bureaucratique et règlements de comptes politiques pourrait nuire à la crédibilité des institutions républicaines et au climat général des affaires.

Juger un homme ou assainir un système ?

À l’approche de l’échéance du 5 octobre 2026, l’enjeu du procès dépasse largement le sort individuel d’Adama Sangaré et de ses huit coaccusés. La justice malienne se trouve face à un test de maturité et d’équité.

Pour que ce procès soit utile à notre pays, les débats ne devraient pas se limiter à chercher un coupable idéal pour satisfaire l’opinion. La Cour devrait répondre à des questions de fond fondamentales : quelles étaient les limites géographiques exactes du domaine aéroportuaire au moment des attributions ? Qui a ordonné, réalisé et validé les plans de lotissement ? Quels services de tutelle et de contrôle domanial ont laissé s’installer les constructions sans intervenir ? Pourquoi des pièces administratives officielles ont-elles été délivrées par des agents publics à des acquéreurs privés ?

Si les griefs retenus contre les accusés sont étayés par des preuves irréfutables, la loi devrait s’appliquer dans toute sa rigueur. Mais si l’audience révèle des défaillances administratives et étatiques plus larges, ces responsabilités ne sauraient être occultées.

L’avenir de la question foncière dans notre pays exige une refonte globale : numérisation intégrale du cadastre, clarification stricte des compétences entre collectivités et direction des Domaines, et sanctuarisation des domaines publics. En définitive, le 5 octobre 2026 ne devrait pas seulement être le procès d’un homme politique au parcours mouvementé, mais le procès d’un système défaillant que le Mali devrait impérativement réformer pour protéger les droits de ses citoyens.

Par Sikou Bah

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