Notre pays a célébré, ce samedi 26 septembre 2026, la sagesse du Wagadou comme rempart contre la division. D’une reconnaissance mondiale devenue devoir national. Les 25 et 26 septembre 2026, avec pour épicentre le Mémorial Modibo Keïta de Bamako. Parce qu’une langue qui a fondé le premier empire noir ne peut pas mourir à l’oral.

Samedi 26 septembre 2026. Il est 10 heures au Mémorial Modibo Keïta. Sous la grande coupole, les boubous bleu indigo côtoient les uniformes, les coiffes traditionnelles soninké et les foulards des femmes. La République est là, mais c’est la tradition qui préside. La 3ᵉ édition de la Journée internationale de la langue soninké n’est pas une simple cérémonie folklorique. C’est un acte politique et culturel majeur, organisé à l’initiative de l’Association culturelle soninké du Mali, ACS-Mali – Maarenkafo.

Le 25 septembre a été proclamé Journée internationale de la langue soninké par l’UNESCO lors de sa 42ᵉ Conférence générale, en octobre 2023, à la demande de l’Association pour la promotion de la langue et de la culture soninké basée en Europe (APS). Une date historique : le soninké devient la deuxième langue africaine, après le swahili, à obtenir une Journée internationale. Une langue de plus de 40 millions de locuteurs à travers le Mali, le Sénégal, la Mauritanie, la Gambie, la Guinée-Bissau et une vaste diaspora. Au Mali, la célébration a été dédoublée : lancement le vendredi 25 septembre à Kayes, capitale historique du Wagadou, sous la présidence du gouverneur de région, et cérémonie officielle nationale le samedi 26 à Bamako.

Le tableau est à la mesure de l’enjeu. L’État a marqué sa présence au plus haut niveau. Autour du ministre de l’Artisanat, de la Culture, de l’Industrie hôtelière et du Tourisme, Mamou Daffé, président de la cérémonie, on notait la présence du ministre d’État, ministre de la Réconciliation, de la Paix et de la Cohésion nationale, le général de corps d’armée Ismaël Wagué, et du ministre de l’Éducation nationale, le Dr Amadou Sy Savané. À leurs côtés : le représentant de l’UNESCO à Bamako, le maire de la Commune III, les familles fondatrices de Bamako et les légitimités traditionnelles.

Mais le moment fort fut la présence du professeur Dioncounda Traoré, ancien président de la Transition. Honoré du bâton et du bonnet traditionnels, il a été intronisé comme garant moral de cette mémoire. Autour de lui, les véritables chevilles ouvrières : chercheurs, linguistes, enseignants, artistes, les associations sœurs, la Fédération des Soninké du Mali et une société civile venue nombreuse. À Kayes, ce sont les mêmes acteurs locaux, enseignants et griots, qui ont porté le message de préservation.

Notre pays a fait un choix stratégique et lourd de sens. Si le thème international 2026 de l’UNESCO était « Faire de la langue un vecteur d’apprentissage, de création et de communication », avec l’accent sur le passage de l’oral à l’écrit, le thème national retenu a été volontairement ancré dans l’actualité brûlante du pays : « L’expérience de la gestion des conflits en milieu soninké ».

Ce n’est pas un hasard. Loin d’un colloque linguistique désincarné, les organisateurs ont voulu faire de la culture soninké une réponse aux fractures nationales. Pendant une journée, le Mémorial Modibo Keïta (un autre Grand Soninké) s’est transformé en université populaire. Les interventions ont mis en exergue ce que les Soninké appellent le Wagaxu : le code d’honneur, la concertation, la médiation par les sages, le dialogue intergénérationnel. Des mécanismes traditionnels de prévention, de médiation et de résolution des conflits qui, comme l’a souligné le ministère de la Réconciliation, « rejoignent à plusieurs égards les dynamiques contemporaines engagées en faveur de la paix, de la réconciliation et du vivre-ensemble ».

Trois axes ont structuré tous les discours, et c’est là que la célébration prend sa dimension stratégique.

En rendant un vibrant hommage aux Wagué, fondateurs du royaume du Wagadu, berceau de l’Empire du Ghana, le Pr Dioncounda Traoré a replacé la langue dans sa grandeur historique. Il a rappelé les valeurs cardinales : le courage, la résistance, la résilience, la loyauté des hommes et des femmes qui ne trahissaient jamais. Les orateurs ont rendu hommage aux aînés et aux pionniers de la recherche linguistique et ont placé la jeunesse au centre de la responsabilité : c’est à elle de pérenniser l’apprentissage de la langue écrite.

L’impact dépasse largement la communauté soninké. Pour le quotidien des sans-voix, trois bénéfices majeurs se dessinent.

D’abord, un bénéfice identitaire et psychologique. Dans un pays où les repères vacillent, célébrer une langue qui a créé le premier empire noir d’Afrique de l’Ouest, c’est redonner de la fierté. C’est dire aux Maliens que leur histoire n’a pas commencé avec la colonisation.

Ensuite, un bénéfice politique concret. En choisissant le thème de la gestion des conflits, le Mali fait de ses savoirs endogènes une doctrine de réconciliation. Les mécanismes soninké de dialogue et de médiation, basés sur la concertation et la restauration des liens sociaux, sont moins coûteux, plus légitimes et plus durables que bien des modèles importés. C’est une ressource stratégique pour la paix.

Enfin, un bénéfice économique et éducatif. Passer de l’oral à l’écrit et au numérique, c’est créer une économie de la culture : édition de livres, contenus audiovisuels, applications, enseignement. C’est aussi lutter contre l’échec scolaire en permettant à des millions d’enfants d’apprendre d’abord dans leur langue maternelle, comme le préconise l’UNESCO. C’est rendre le Mali riche de sa diversité, uni dans son pluralisme.

La 3ᵉ édition ne doit pas être une fête annuelle sans lendemain. La prospective tracée à Bamako est claire et exigeante. Il faut désormais institutionnaliser. Cela signifie inscrire le soninké dans les curricula de l’éducation de base, financer l’Académie soninké, doter l’ACS-Mali de moyens pour produire des dictionnaires et des outils numériques.

Il faut territorialiser. Kayes a montré la voie. Chaque région où le soninké est parlé doit devenir un pôle de valorisation.

Il faut enfin assumer la responsabilité internationale. L’UNESCO nous a honorés. Le monde nous regarde. Comme l’a dit le Pr Dioncounda Traoré, la communauté internationale reconnaît à travers le soninké des valeurs universelles – paix, solidarité, justice, fraternité – capables d’inspirer un monde nouveau. Si nous ne transformons pas cette Journée en politique publique durable, nous aurons trahi le Wagadu.

À Bamako, ce 26 septembre, ce n’est donc pas seulement une langue qui a été célébrée. C’est une vision du Mali qui a été réaffirmée : un Mali qui puise dans sa plus ancienne mémoire les solutions pour son avenir le plus urgent.

A xa su nawari

PAR El Hadj Sambi Assa Touré Timera

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *