« Quand servir est un destin »: Moctar Ouane prend la parole

Six ans après le premier coup d’État de 2020 et cinq ans après son éviction du poste de chef du gouvernement, Moctar Ouane sort du silence. Dans un livre intitulé « Quand servir est un destin », paru en octobre 2026 aux Éditions Cauris Livres, l’ancien Représentant permanent du Mali auprès de l’ONU, ancien ministre des Affaires étrangères (2004-2011) et ancien Premier ministre de la Transition (2020-2021) livre bien plus que ses mémoires : il offre le témoignage rare d’un grand commis de l’État qui a servi quatre régimes sans jamais appartenir à un parti.

De Bidi à New York, de la note réformiste de 1990 sous Moussa Traoré à la Primature éphémère, il raconte une vie d’État et propose, dans un Mali en panne de projet, une ultime réflexion sur le sens du service public.

Voici notre note de lecture, pensée pour les lecteurs du Quotidien des sans voix.

Il y a des livres qui arrivent comme une réponse. Alors que notre pays entame sa sixième année de transition, alors que le mot « servir » semble avoir été rayé du vocabulaire politique au profit du mot « tenir », l’ancien Premier ministre de la Transition et ambassadeur Moctar Ouane publie enfin.

« Quand servir est un destin », paru en octobre 2026 aux Éditions Cauris Livres, n’est pas un règlement de comptes. Ce n’est pas non plus une hagiographie. C’est quelque chose de plus rare : les mémoires d’un haut fonctionnaire malien qui a traversé quatre régimes sans jamais adhérer à un parti, et qui a accepté, à 65 ans, la mission la plus ingrate de l’histoire récente du pays : être Premier ministre d’une Transition sous tutelle militaire.

Le choix de publier mérite d’être salué. Dans un paysage éditorial souvent marqué par des ouvrages imprimés à la hâte, les Éditions Cauris Livres, maison fondée en 2000 par Kadiatou Konaré — qui fut sa ministre de la Culture du 6 octobre 2020 au 21 mai 2021 — livrent un ouvrage soigné, bien écrit, à la langue précise, presque classique.

On le comprend dès la préface de Babacar Kanté, politologue, qui résume avec justesse : « Moctar Ouane entre ici en conversation avec lui-même, au terme d’un parcours professionnel si riche. » Ce n’est pas un homme qui parle à la foule. C’est un homme qui fait son bilan.

De Bidi à Bamako : l’apprentissage de la fidélité

Tout commence loin du pouvoir, et c’est ce qui donne au livre sa crédibilité. Avant le diplomate de New York, il y a un enfant adopté à deux ans par celui qu’il appelle, avec une tendresse constante, son « petit père ». Moctar Ouane, que l’on appelle aussi Mabo, grandit au rythme des affectations de son père instituteur : Koro, Gourma-Rharous, Bandiagara, Ségou, Kayes. C’est une géographie du Mali profond, pas celle des salons.

Il en tire ce qui deviendra son code moral, qu’il énumère sans emphase : tolérance, humilité, piété, fidélité, amitié. Sa Tidjaniya, faite de prières, de wird et d’invocations, n’est jamais exhibée comme un capital politique, mais présentée comme une discipline intérieure. On est loin du maraboutage électoral.

Le titre est un piège savamment posé. Il n’écrit pas « Quand servir est MON destin », mais « Quand servir est UN destin ». La nuance est fondamentale. Il ne s’agit pas de son ego, mais d’une vocation possible pour toute une génération. Et pourtant, le récit démontre l’inverse du déterminisme : rien n’était écrit. Redoublement au DEF, reprise de la première année à l’Université de Dakar, études sans bourse de l’État, précarité assumée. Il voulait être avocat. C’est une maîtrise de droit public, option relations internationales, qui le fait basculer vers la diplomatie.

Ses années dakaroises sont décisives, et le livre apporte ici un éclairage inédit. L’étudiant malien à Dakar, entre 1979 et 1981, vit une période d’effervescence. Au sein de l’Association des étudiants maliens, il participe aux mobilisations qui suivent l’assassinat d’Abdoul Karim Camara, dit Cabral. Il raconte, presque en passant, un fait qu’aucun de ses CV officiels ne mentionnait : l’occupation, pendant quarante-huit heures, des locaux de l’ambassade du Mali à Dakar par des étudiants en colère. C’est sa première leçon politique : l’État n’est pas seulement une machine à produire des décrets, c’est aussi un lieu de conflit autour des libertés.

Dans le « ventre » du régime Moussa Traoré

Recruté le 30 novembre 1982 au Secrétariat général du gouvernement, Moctar Ouane entre par la petite porte, celle de la technique : préparation des textes, coordination interministérielle, arbitrages. Très vite, il est repéré. Il devient conseiller juridique du Premier ministre Mamadou Dembélé, puis chef de cabinet de Diango Cissoko, Secrétaire général de la Présidence, puis conseiller diplomatique auprès de la présidence de Moussa Traoré.

C’est la partie la plus attendue du livre, et la mieux maîtrisée. Comment un jeune technocrate progressiste reste-t-il au cœur d’un régime à bout de souffle ? Moctar Ouane ne se défausse pas. Il assume.

Et il révèle. En 1990, alors que les rues de Bamako grondent, il fait partie d’un petit groupe de rédacteurs chargés d’élaborer une note confidentielle sur le bilan et les perspectives du parti unique, l’UDPM. Leur recommandation est explosive pour l’époque : réorganiser la vie politique, séparer le parti et l’État, adapter la Constitution et ouvrir les libertés. C’est la preuve, par l’archive, que la nécessité de la démocratie était pensée de l’intérieur même de l’appareil.

Dans la foulée, il obtient le récépissé du Club Démocratie et République, le 1er juillet 1991, quelques mois après la chute de Moussa Traoré. On comprend mieux : Ouane n’est pas l’« homme de l’ancien régime » que ses détracteurs ont voulu voir en 2020. Il est un réformateur de l’intérieur, qui a cru que l’on pouvait éviter le pire par le droit.

Son récit des journées de mars 1991 est d’une sobriété glaçante : les morts, l’aveuglement d’un président qui pense avoir « surmonté toutes les épreuves » parce qu’il en a surmonté tant, la conviction que les contestataires sont manipulés de l’extérieur, notamment par la France. Il pose la question qui traverse tout le livre : comment un pouvoir qui a réussi peut-il perdre la capacité de comprendre la société qu’il gouverne ?

New York : le Mali qui pèse 171 voix

Après la révolution, Ouane fait ce que font les hauts fonctionnaires intelligents : il retourne à l’école. Il intègre l’ENA à Paris, rédige un mémoire sur les relations franco-maliennes et nourrit une obsession qui ne le quittera plus : comment être souverain sans être isolé ?

Nommé en 1995 Représentant permanent du Mali auprès des Nations unies, il vit son heure de gloire diplomatique. Le 14 octobre 1999, le Mali est élu membre non permanent du Conseil de sécurité avec 171 voix sur 172 votants. Un score remarquable, obtenu sans pétrole, sans base militaire et sans chèque. Il explique la méthode : des mois de visites, de promesses tenues, de crédibilité patiemment construite. C’est sa théorie de la « puissance morale » : lorsqu’on est un petit pays enclavé, on n’a pas de frontières naturelles, seulement des frontières juridiques.

De retour au pays, il devient ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale de 2004 à mars 2011, sous Amadou Toumani Touré. Il enchaîne alors les responsabilités : sommet Afrique-France de décembre 2005 à Bamako — le dernier grand sommet apaisé accueilli par la capitale malienne —, présidence malienne de la Communauté des démocraties, batailles pour les financements innovants du développement. Puis, après 2011, il rejoint l’UEMOA aux côtés de Hadjibou Soumaré, président de la Commission.

Cette continuité dit tout. Ouane n’a jamais été l’homme d’un président. Il est un homme de l’État. Sa compétence est son parti.

Le chapitre elliptique : la Primature

Et puis arrive le 27 septembre 2020. Le colonel Assimi Goïta et le CNSP cherchent un civil consensuel, acceptable par la CEDEAO. On pense à lui. Il reconnaît, avec une honnêteté rare, le rôle de l’imam Mahmoud Dicko dans sa désignation. Il n’en dit pas davantage. Un seul paragraphe.

Il propose d’emblée une équipe de 25 membres et un programme de travail pour la période 2020-2022. C’est tout son style : Moctar Ouane prend la parole

gouverner, c’est prévoir.

Mais c’est ici que le livre, si disert sur les procédures administratives des années 1980 et sur les négociations onusiennes, devient volontairement elliptique. Sur ses huit mois à la Primature, l’ancien chef du gouvernement de la Transition écrit peu. Trop peu, diront les amateurs de révélations. Assez, diront les connaisseurs.

Pourquoi ce silence ? Notre enquête auprès de son entourage et la lecture croisée du texte apportent une clé : il ne veut pas transformer son témoignage en pièce à conviction contre les autorités, alors que le pays est encore sous Transition. Il ne veut pas non plus se donner le beau rôle. Il décrit le mécanisme de la « double légitimité » qui a tout paralysé : un président de la Transition, Bah N’Daw, et un Premier ministre disposant de la légalité internationale, face à un groupe qui détient la réalité du pouvoir et estime incarner la légitimité populaire.

Il ne raconte pas les réunions houleuses et ne cite pas les noms. Il décrit le système. Et ce système est celui d’un homme qui découvre que la technique ne suffit pas lorsque la politique est confisquée : gouverner sans pouvoir nommer un directeur, réformer sans pouvoir tenir une région, négocier avec la CEDEAO sans savoir si Kati validera.

Le 26 mai 2021, tout s’arrête. Arrestation, démission forcée, résidence surveillée jusqu’en août 2021. Deux pages. Pas de pathos. Comme s’il voulait dire que l’événement n’est pas personnel, mais institutionnel.

C’est à la fois la force et la limite du livre. On aurait voulu qu’il en dise davantage sur ce qui s’est joué entre le 24 et le 26 mai. Il choisit le silence du diplomate. C’est un choix éthique, pas une omission.

L’épilogue qui vaut un programme

C’est dans les trente dernières pages que l’ancien Premier ministre Moctar Ouane cesse d’être mémorialiste pour devenir, selon son propre mot, « consultant gratuit » du Mali.

Face à une crise qu’il qualifie avec précision de « revendications irrédentistes de groupes armés et d’activisme de mouvances hétéroclites se réclamant de l’islam », il refuse une réponse uniquement sécuritaire. Il propose quatre piliers, qui constituent en réalité une critique en creux de la trajectoire du pays depuis 2021 :

1. La cohésion nationale, qui ne se décrète pas par des slogans, mais par la présence effective de l’État sur tout le territoire.

2. Le dialogue politique entre Maliens, et pas seulement entre Maliens qui pensent la même chose.

3. La paix comme construction juridique, et non comme simple victoire militaire.

4. Le développement durable comme condition de la souveraineté.

Il n’y a ni programme partisan, ni candidature masquée. Il y a une méthode : restaurer la confiance entre les citoyens et l’État, rétablir un État qui sert au lieu d’un État qui se sert.

À l’heure où beaucoup de jeunes diplômés de notre pays ne rêvent que de partir, ce livre est un acte de foi. Foi en la fonction publique, foi en la négociation, foi en ce que l’ancien Premier ministre appelle encore « la pertinence de l’action publique ».

« Quand servir est un destin » n’est pas le livre définitif sur la Transition malienne. Il ne le prétend pas. C’est le livre nécessaire pour comprendre pourquoi des hommes de qualité ont accepté de s’y brûler. Et pourquoi, malgré tout, il faudra encore des hommes comme lui pour reconstruire, lorsque le bruit des armes se taira.

C’est en cela qu’il est élogieux sans être complaisant. Moctar Ouane ne grandit pas seulement lui-même : il grandit la fonction de servir. Et, dans le Mali de 2026, c’est peut-être le geste le plus politique qui soit.

LA RÉDACTION