France: les « Forsat » engagées contre les gamins

C’est officiel. La France aurait trouvé la solution à la vie chère, à Parcoursup et aux loyers impayables : les chars. Ou presque.

Son ministre de l’Intérieur a annoncé, ce mardi 20 octobre, à l’Assemblée nationale, le déploiement de l’armée pour les manifestations du 24 octobre. « Nous déploierons les forces Sentinelle, évidemment, en substitution des forces de sécurité intérieure », a-t-il déclaré, avec le calme d’un homme qui confond maintien de l’ordre et état de guerre contre le terrorisme.

Forte d’environ 10 000 hommes, l’opération Sentinelle est une opération militaire française permanente de protection du territoire national contre la menace terroriste. Elle a été lancée le 12 janvier 2015 par le président François Hollande, immédiatement après les attentats de Charlie Hebdo et ceux qui ont suivi.

Son objectif principal est de renforcer la sécurité intérieure face à la menace terroriste, de protéger les sites sensibles — lieux de culte, écoles, gares, aéroports, sites touristiques, ambassades, etc. — et d’appuyer les forces de sécurité intérieure, à savoir la police et la gendarmerie, dans le cadre du plan Vigipirate.

À partir de là, il faut s’arrêter une seconde. Sentinelle, ce sont des forces antiterroristes formées pour repérer une Kalachnikov dans un aéroport, pas pour canaliser des lycéens qui réclament 10 milliards pour étudier dignement. Mais qu’importe. Pour le ministre de l’Intérieur français, l’ennemi est désigné : l’ultra-gauche, qui serait « à la manœuvre du 17 octobre » ; LFI, qui « jette de l’huile sur le feu » ; et, par extension, le million de personnes qui ont manifesté. Tous suspects. Tous traités comme des ennemis de l’intérieur, comme des terroristes.

Le parallèle s’impose, cruel et sans fard. Et c’est là que la mémoire malienne gifle l’arrogance française. En 1991, le régime de l’UDPM du général Moussa Traoré, paix à son âme, aux abois, a fait exactement le même choix : engager l’armée contre la rue. Le 22 mars, des commandos et des bérets rouges ont été envoyés tirer sur des écoliers, des étudiants et des femmes qui demandaient simplement la démocratie et du pain. Bilan : un carnage, le « vendredi noir ». Résultat : le régime s’est effondré quatre jours plus tard. L’histoire a retenu que tirer sur ses enfants est l’un des moyens les plus sûrs d’accélérer sa propre chute.

En juillet 2020, remake. Le régime d’IBK, contesté pour sa gestion et sa corruption, lâche ses Forsat — les Forces spéciales antiterroristes — contre les manifestants du M5-RFP à Bamako. Des unités d’élite antijihadistes utilisées pour disperser des imams, des jeunes et des chômeurs. Bilan : 13 morts, selon l’ONU. Résultat : un mois plus tard, IBK était renversé. La leçon ? Quand un pouvoir confond contestation sociale et terrorisme, il signe son arrêt de mort politique.

Et voilà que la patrie des droits de l’homme copie-colle la méthode dictatoriale, avec un zeste d’hypocrisie en plus. GMT et IBK ne se cachaient pas : ils assumaient la répression. Macron, lui, nie. Il nie les révélations de Médiapart sur les consignes politiques prétendument données aux renseignements territoriaux pour manipuler les rapports et faire porter le 17 octobre au dos de LFI. Il nie la cause du mouvement, rappelée par Mélenchon : bloquer les prix, abroger Parcoursup, augmenter les salaires. Il nie le peuple pour mieux le viser.

Que va produire cette militarisation, à six mois de la présidentielle ? Exactement l’inverse de l’apaisement.

D’abord, elle radicalise. On ne dialogue pas avec un soldat en treillis : on le provoque ou on le fuit. Elle transforme une colère sociale légitime en affrontement symbolique : la République contre ses gamins.

Ensuite, elle délégitime. En substituant l’armée à la police, le gouvernement français avoue que la police elle-même ne veut plus, ou ne peut plus, porter cette répression. Il avoue surtout qu’il considère la crise comme une guerre intérieure. Or, un gouvernement qui déclare la guerre à sa jeunesse ne prépare pas une élection : il prépare une crise de régime.

Enfin, elle banalise. Demain, chaque manifestation lycéenne vaudra un plan Vigipirate. C’est le syndrome Forsat à la française : à force de sortir l’arme lourde pour un rhume, on finit par ne plus avoir d’antibiotiques pour la vraie fièvre.

GMT est tombé. IBK est tombé. Macron, lui, espère tenir jusqu’en avril.

PAR EL HADJ SAMBI TOURÉ