Guerre des clans: qui veut la tête du Général Abdoulaye Maiga ?

En congé maladie ou à cause de fatigue. Un intérim. Une reprise en catastrophe. Le scénario semble se rejouer à la Primature avec un air de déjà-vu qui interroge l’opinion nationale.

En août 2022, le Premier ministre par intérim Abdoulaye Maïga – alors ministre de l’Administration Territoriale et porte-parole du gouvernement – avait pris les rênes du gouvernement après le congé maladie du Premier ministre Choguel Kokalla Maïga, consacré par un décret présidentiel en bonne et due forme. Quatre ans plus tard, presque jour pour jour, le même Abdoulaye Maïga, devenu titulaire du poste depuis le 21 novembre 2024, est à son tour annoncé en congé, représenté, fatigué.

L’histoire se répète-t-elle ? Oui et non. Et c’est précisément dans ce oui et non que se loge la manœuvre.

Si elle diverge fondamentalement quant à l’intérim des deux Premiers ministres, Abdoulaye Maïga et son prédécesseur Choguel Kokalla Maïga, elle converge parfaitement quant à la guerre des factions. C’est le cœur du dossier.

2022 : un vrai intérim.

2026 : un intérim allégué

Retour sur les textes, car c’est le droit qui départage la communication de l’institution.

En 2022, l’intérim avait une base légale indiscutable. Un décret du Président de la Transition avait désigné le Colonel Abdoulaye Maïga pour assurer l’intérim du Premier ministre Choguel. Le Journal Officiel l’avait consigné, les chancelleries l’avaient noté, la procédure avait été respectée.

En ce mois d’octobre 2026, le décor est tout autre. Aucun intérim n’a été décrété s’agissant de l’absence temporaire du chef du gouvernement, qui a été représenté notamment à la cérémonie de remise des rapports 2024 et 2025 du Bureau du Vérificateur Général (BVG) au Président de la Transition, le Général Assimi Goïta, à Koulouba le 14 octobre, par le ministre d’Etat Alousséni Sanou, chargé de l’Economie et des Finances.

Or, le compte-rendu de la Présidence de la République, publié sur sa page officielle, franchit un pas que le droit n’a pas franchi. Il mentionne noir sur blanc la présence du «Premier ministre par intérim, ministre d’Etat chargé de l’Economie et des Finances».

La formule est lourde de conséquences. Elle transforme une simple représentation protocolaire en fonction constitutionnelle. En droit malien, cette assimilation est juridiquement irrecevable. Et pour trois raisons.

Primo, le décret fixant les intérims des membres du Gouvernement – celui dont on retrouve la trace dans tous les Journaux Officiels depuis 2002 – ne concerne que les ministres entre eux. Il ne vise pas la fonction de Premier ministre. Le Chef du Gouvernement n’est pas un ministre comme les autres. Il est nommé par un décret spécifique du Président, il engage la responsabilité du Gouvernement devant le seul Président dans l’architecture de la Transition.

Secundo, l’ordre de préséance gouvernemental, souvent invoqué pour justifier que le ministre d’Etat le plus ancien assure l’intérim, est un outil protocolaire. Il règle l’ordre des prises de parole, la disposition autour de la table du Conseil des Ministres. Il ne transfère pas le pouvoir de diriger et de coordonner l’action gouvernementale.

Tertio, et c’est l’argument massue : ministre d’Etat ne signifie pas automatiquement, dans le jeu institutionnel de notre pays, intérimaire du Premier ministre. Du reste, il n’y a pas un seul ministre d’Etat dans l’actuel gouvernement. Il y en a plusieurs. Outre feu Général Sadio Camara à la Défense, il y a le Colonel Ismaël Wagué à la Réconciliation, Alousséni Sanou lui-même à l’Economie. Pour les départager, il aurait fallu qu’un texte le prévoie expressément. Qu’un décret dise : «M. X est chargé d’assurer l’intérim». Or, de décret en ce sens, que nenni. Aucune publication au JO, aucune lecture à l’ORTM.

On est donc en présence d’une représentation, pas d’un intérim. La nuance n’est pas sémantique, elle est constitutive.

Le retour du lexique de la fatigue

Alors pourquoi, 23 mois après sa nomination à la Primature, on évoque subitement des questions de fatigue, de maladie, de congé et d’intérim comme pour brandir le spectre du lâchage de son prédécesseur ?

C’est là que l’affaire quitte le terrain juridique pour entrer dans celui, plus brumeux, de la guerre psychologique.

Les observateurs avertis de Koulouba se souviennent de la séquence de 2022-2024. Choguel Maïga, affaibli par un AVC, en congé, puis revenu en fanfare pour finalement être limogé le 20 novembre 2024 par le décret n°2024-0656/PT-RM. La mécanique avait été huilée : d’abord la rumeur de la fatigue, ensuite le débat sur sa capacité à tenir, enfin l’acte de rupture présenté comme une nécessité d’Etat.

Rejouer aujourd’hui la même partition avec Abdoulaye Maïga n’est pas anodin. Le Général, 44 ans, présenté comme l’homme de la continuité et de la militarisation de l’exécutif, n’a jamais montré publiquement de signe de faiblesse. Le qualifier de fatigué, usé, bon pour la poubelle, c’est toucher à son image de soldat.

Et cette fatigue, justement, interroge. Qui peut être à deux vitesses ? Pourquoi la fatigue de l’un serait-elle gérée discrètement et celle de l’autre étalée dans un communiqué officiel ? La question de la fatigue, quand elle est mise sur la place publique, n’est jamais médicale. Elle est politique.

Quelle lecture et quelle analyse faut-il faire de cette vraie-fausse fuite habillée dans un compte-rendu d’actualité ? La méthode est connue des services : on ne limoge pas, on use. On installe l’idée que le chef est moins disponible, on teste la réaction de l’opinion, on prépare les esprits.

Un faux débat qui cache un vrai combat

Le Premier ministre Abdoulaye Maïga est-il sur le point d’être éjecté ? Si oui, il faudrait alors avancer d’autres raisons plus convaincantes que celles de fatigue ou de congé. Pace que constitutionnellement, et dans l’esprit de la Constitution de 2023 comme de la Charte de la Transition, le Président de la République n’a pas besoin de prétexte pour virer un chef du gouvernement. L’article est brutal de simplicité : le Président nomme le Premier ministre et met fin à ses fonctions. Point. Pas besoin de justification, pas besoin de congé maladie comme alibi.

Alors pourquoi ce faux débat ? Pourquoi prendre le risque de créer une polémique juridique sur un intérim inexistant, alors qu’un simple décret mettrait fin au débat ?

C’est que le faux débat est utile. Il permet de faire porter par la Présidence elle-même, via son service de communication, une information qui n’a pas de base légale, tout en gardant une porte de sortie : «Ce n’était qu’une formule».

Derrière ce flottement sémantique, il faut chercher qui veut réellement la tête du Général Maïga.

En absence de certitude – et en cette matière, les certitudes sont rares à Koulouba – il n’est pas interdit de voir se profiler l’éternelle guerre des clans au sommet de l’Etat.

Trois cercles s’affrontent depuis 2021, et Abdoulaye Maïga, par son parcours atypique – militaire, administrateur, Premier ministre – se retrouve à l’intersection de tous.

D’abord, le clan des colonels historiques du CNSP, qui considèrent que la Primature doit rester sous contrôle militaire total mais qui supportent mal l’ascension d’un officier qui leur fait de l’ombre médiatiquement.

Ensuite, le clan des technocrates de l’Economie et des Finances, incarné par Alousséni Sanou, qui gère les cordons de la bourse en temps de sanctions et de guerre, et qui voit dans chaque vacance de la Primature une opportunité de monter en grade.

Enfin, le clan des tenants de la ligne souverainiste dure, qui reprochent à Abdoulaye Maïga, paradoxalement, d’être trop diplomate depuis son arrivée à la Primature.

Dans ce jeu à trois bandes, annoncer un intérim sans le décréter, c’est envoyer un ballon d’essai. Si personne ne bronche, on pousse l’avantage. Si le camp Maïga réagit, on recule en disant qu’il ne s’agissait que d’une représentation.

C’est une technique de sape classique : on ne t’attaque pas frontalement, on installe l’idée de ton remplaçabilité.

Reste une question : notre pays, engagé dans une guerre existentielle contre le terrorisme, en pleine refondation institutionnelle, avec un budget sous tension et une transition qui a déjà été prolongée jusqu’à cinq ans, a-t-il besoin de cette guerre des clans ?

La réponse est évidemment non. Mais notre histoire politique a montré que les guerres de clans ne s’arrêtent jamais parce que le pays en a besoin. Elles s’arrêtent quand un clan a gagné.

PAR EL HADJ SAMBI TOURÉ