Il existe des déclarations diplomatiques qui relèvent du langage convenu. Et puis il y a celles qui, replacées dans leur contexte, peuvent annoncer un changement de cap. Les propos tenus le 3 octobre 2026 par le président algérien Abdelmadjid Tebboune sur le Mali, lors de son entretien périodique avec les médias algériens, appartiennent manifestement à cette seconde catégorie.
En affirmant que l’Algérie est « de tout cœur et sans réserve avec le Mali » dans la lutte contre les résidus du terrorisme actifs au Sahel, le chef de l’État algérien a franchi un cap dans son discours sur notre pays. Il a surtout associé cette solidarité à une promesse d’aide, à la non-ingérence dans nos affaires intérieures et à la disponibilité de son pays pour contribuer, si nous le demandons, à faire prévaloir « le langage de la raison ».
Il aura fallu attendre la 21ᵉ minute de la diffusion intégrale pour que le dossier le plus inflammable du Sahel revienne sur la table. Ce samedi 3 octobre 2026, lors de son entretien périodique avec la presse nationale, diffusé à 21 heures, le président Abdelmadjid Tebboune a choisi des mots que notre pays n’avait plus entendus depuis 2022.
Deux phrases, rapportées par la presse algérienne en arabe puis traduites, résument ce virage : « Nous sommes de tout cœur et de toute âme avec le Mali pour combattre les reliquats du terrorisme actifs dans le Sahel. »; « Les deux pays sont plus proches l’un de l’autre que quiconque ne pourrait l’imaginer. »
Dans le même entretien, le président Tebboune a réaffirmé les fondamentaux de la doctrine algérienne, mais avec une intonation nouvelle : « L’Algérie ne s’est jamais immiscée et ne s’immiscera jamais dans les affaires intérieures du Mali ou d’autres pays. » Il a également déclaré : « Nous sommes désolés de ce qui se passe au Mali. Ce n’était pas une prophétie, mais nous savions que les choses allaient se gâter, parce que le Mali était entré dans une phase qui ne pouvait mener qu’à la déstabilisation. »
À cela s’ajoute désormais ce leitmotiv, plus personnel : « Je parle avec le cœur parce qu’on aime le Mali. Nous n’allons pas déménager, le Mali ne va pas déménager. »
Sur la base de l’enquête menée par Le Quotidien des sans-voix sur l’intégralité de cet entretien et des comptes rendus croisés de nos confrères algériens, une question s’impose : assistons-nous à un simple exercice de style ou à un véritable changement de registre ?
Un changement de registre ?
Oui, et il est calculé. Pendant trois ans, le discours officiel algérien est resté figé autour de deux références : l’Accord d’Alger de 2015 et la médiation. Or, ce samedi 3 octobre, le président Tebboune opère une rupture sémantique majeure.
D’abord, il ne réclame plus le retour à l’Accord d’Alger. Il rappelle que « les accords d’Alger de 2015 sont un fait malien, et non un fait algérien » et que « certains veulent faire passer cela pour une immixtion de l’Algérie dans les affaires intérieures du Mali ». Il ne dit plus : « Appliquez l’accord. » Il dit : « Nous n’étions que de simples médiateurs. »
Ensuite, il substitue au registre de la tutelle celui de la disponibilité conditionnelle : « S’il nous demande notre aide afin que prévale le langage de la raison, nous sommes à son service » ; « L’Algérie est prête à assumer un rôle de médiation. »
Autrement dit, Alger ne s’impose plus : elle attend d’être invitée. Sa formule — « notre manière d’agir aujourd’hui est différente de celle du passé » — constitue la clé de cette évolution.
Dans quel intérêt ?
Trois logiques s’entremêlent.
La logique sécuritaire. Avec l’offensive en cours des FAMa et de leurs alliés d’Africa Corps en direction de Kidal, sanctuaire historique des rébellions, Alger voit ses 1 400 kilomètres de frontière méridionale se transformer en ligne de front. Laisser Kidal basculer sans maintenir de canal diplomatique, c’est prendre le risque d’un reflux de combattants, d’armes et de réfugiés vers Tamanrasset et Bordj Badji Mokhtar.
La logique diplomatique. Depuis la dénonciation de l’Accord d’Alger par les autorités de la transition, le 25 janvier 2024, l’Algérie est hors jeu. Le Niger, le Burkina Faso et le Mali ont créé l’AES, tandis que la CEDEAO a vacillé. Alger, qui a soutenu le Niger lors de la récente tentative de coup d’État, qualifiée de provocation par les autorités algériennes, tente de recoller les morceaux d’un Sahel qui s’est reconfiguré sans elle, face à l’influence russe et émiratie qu’elle dénonce en coulisses.
La logique interne. Le président Tebboune prépare l’après-rente. Son discours sur les réserves de change et les exportations hors hydrocarbures nécessite un Sahel stable pour permettre la réalisation de ses projets de route transsaharienne, de gazoduc et de zone de libre-échange.
Un soutien clair contre le JNIM et le FLA ?
Le flou stratégique demeure. C’est la question qui brûle les lèvres dans notre pays. Le JNIM d’Iyad Ag Ghaly et le FLA de Bilal Ag Acherif, héritier de la CMA, sont aujourd’hui les deux structures qui contestent frontalement la souveraineté de notre pays à Kidal.
Le président Tebboune parle de « reliquats » ou de « résidus du terrorisme ». Dans le lexique algérien, l’expression « fouloul al-irhab » désigne historiquement les groupes djihadistes, et non les mouvements politico-militaires séparatistes. Jamais il ne cite nommément le FLA. Jamais il ne cite le JNIM. C’est un choix.
En ne nommant pas le FLA, Alger entretient une ambiguïté. Or, pour notre pays, le FLA est une coalition terroriste. Pour Alger, jusqu’en 2023, la CMA était une partie signataire de l’Accord d’Alger, hébergée à Alger et reçue avec les honneurs.
En parlant de « terrorisme actif au Sahel » sans établir de distinction, le président Tebboune permet deux lectures : pour nous, il s’agit d’un soutien à la lutte contre tous les groupes armés présents à Kidal ; dans le cadre de l’histoire diplomatique algérienne, il s’agit encore d’une référence générale à la lutte antiterroriste, qui ne criminalise pas automatiquement les ex-rebelles.
Peut-on donc parler d’un soutien loyal et sans réserve contre le JNIM et le FLA ? Non. On peut parler d’un soutien de principe, verbal, à notre pays dans sa lutte antiterroriste, mais pas d’un alignement opérationnel sur la doctrine actuelle des FAMa, qui assimile le FLA et le JNIM au sein d’une même nébuleuse ennemie.
Un lâchage des groupes de Kidal ?
Pas un lâchage, mais une simple mise à distance. Si soutien total il n’y a pas, y a-t-il pour autant lâchage ? Là encore, la réponse est nuancée.
Pendant dix ans, Alger a été la capitale de l’opposition armée du Nord. Les leaders de la CMA y avaient leur résidence, leur bureau et un accès à la présidence. L’affaire de l’enlèvement de sept diplomates algériens à Gao, en 2012, que le président Tebboune attribue dans l’entretien à « un groupe terroriste créé par un État étranger », a servi de rappel : l’Algérie a également payé le prix du terrorisme sahélien.
Le discours du 3 octobre acte toutefois que cette époque est révolue. En affirmant que le président Goïta « sait parfaitement que l’Algérie ne s’immisce pas », le président Tebboune enterre l’idée d’un canal parallèle avec Kidal. Il ne reçoit plus, il ne parraine plus. Ce n’est pas encore un lâchage au sens d’une condamnation publique du FLA comme groupe terroriste, mais c’est une mise à distance politique nette.
Le message adressé aux groupes armés est clair : Alger ne sera plus leur arrière-base diplomatique.
C’est d’ailleurs ce que confirme cette phrase : « Chaque fois qu’il y a un changement de direction au Mali, il y a une tentative de régler le problème par la force. La force ne règle pas les problèmes. » Il s’agit à la fois d’une mise en garde adressée aux autorités de la transition et d’un appel à l’égard des groupes armés, notamment le JNIM et le FLA.
Jusqu’où faire confiance ?
Reste la question centrale, posée par nos officiers et par tous les Maliens : peut-on faire confiance à une Algérie qui, hier encore, hébergeait ceux qui avaient fait cause commune contre l’intégrité territoriale du Mali ?
La méfiance est structurelle. Notre pays n’a pas oublié que les accords de 2015 ont gelé sa souveraineté sur Kidal, que les chefs du FLA y ont trouvé refuge lorsque l’armée a repris la ville, le 14 novembre 2023, et que l’Algérie a abrité pendant des années des figures comme Bilal Ag Chérif ou Alghabass Ag Intalla.
Si elle doit renaître, la confiance ne pourra pas être mesurée à l’aune des mots, mais à celle de quatre actes que notre pays attend :
1. Le renseignement : un partage effectif des informations sur les mouvements du JNIM entre Tin Zaouatine et Timiaouine.
2. La frontière : la fermeture réelle des voies de ravitaillement et d’évacuation sanitaire qui ont longtemps existé.
3. Le statut des exilés : une clarification du statut des cadres du FLA présents sur le sol algérien.
4. Le soutien à Kidal : une non-ingérence concrète pendant l’offensive des FAMa et d’Africa Corps, sans appel prématuré à un cessez-le-feu au nom du dialogue.
Le président Tebboune l’a compris. D’où cette formule répétée de non-ingérence, qui vise davantage à rassurer les Maliens qu’à convaincre l’opinion algérienne.
« L’Algérie a toujours été un pays frère pour le Mali » ne suffit plus. Notre pays veut un frère qui ne négocie plus avec ses adversaires dans son dos.
En définitive, l’entretien du 3 octobre n’est ni une reddition ni une profession de foi pro-Bamako. C’est une opération de repositionnement. Alger passe du rôle de tutrice de l’Accord d’Alger à celui d’une voisine qui frappe à la porte et dit : « Nous sommes avec vous de tout cœur, mais à vos conditions. »
Pour le Mali, qui mène autour de Kidal la bataille la plus décisive de son histoire contemporaine, cette main tendue est utile, mais elle ne vaudra que si elle s’accompagne d’une mise à distance réelle et vérifiable des groupes que les FAMa combattent aujourd’hui.
Sans cela, la jolie phrase — « Nous sommes de tout cœur et sans réserve avec le Mali pour combattre les reliquats du terrorisme actifs dans le Sahel » — restera une formule pieuse destinée à la presse, et non une véritable doctrine d’alliance.
PAR EL HADJ SAMBI TOURE