Encore un rapport à charge et à sens unique contre notre pays. Ce mardi 29 septembre 2026, Amnesty International publie « Nul n’est épargné », un document de 30 pages accusant les Forces armées maliennes (FAMa) et leurs alliés russes de crimes de guerre entre 2023 et 2025. Le bilan avancé est lourd : 34 civils exécutés dans sept localités, 23 morts dans des frappes de drones sur des marchés, torture systématique à Léré et Nampala, et ciblage ethnique des Peuls, Arabes et Touaregs.

Sur le papier, l’accusation est implacable. Sur le terrain, elle est fragile. Car ce réquisitoire repose intégralement sur 119 témoignages recueillis non pas au Mali, mais dans les camps de réfugiés du Hodh ech-Chargui en Mauritanie. Cela représente 0,041% des 290 000 réfugiés enregistrés par le HCR. 

Aucune autopsie, aucune expertise balistique, aucun accès aux sites n’ont été réalisés. Le rapport est publié trois mois après le départ officiel de Wagner, remplacé par Africa Corps, et trois mois après la notification du retrait du Mali du Statut de Rome. Un timing qui interroge, une méthodologie ex-situ qui affaiblit, et des qualifications juridiques qui fluctuent. Où est le sérieux d’une enquête qui prétend juger une guerre sans jamais y avoir mis les pieds ?

Un rapport téléguidé

Pour comprendre ce rapport, il faut analyser son contexte temporel. Il couvre la période 2023-2025, soit les deux années les plus intenses de la reconquête du territoire national après le départ de la MINUSMA, de Barkhane et le retrait du Mali de l’accord d’Alger de 2015. C’est la période où l’armée malienne, appuyée par le groupe Wagner, arrivé fin 2021 et officiellement parti en juin 2025, a repris Kidal, Léré, et mené des opérations d’envergure dans les régions de Mopti, Ségou et Tombouctou. C’est aussi la période où le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), affilié à Al-Qaïda, et le Front de libération de l’Azawad (FLA), ont multiplié les attaques contre les positions FAMa et les civils.

Amnesty International reconnaît elle-même dans son introduction que « de graves violations des droits humains et du droit international humanitaire ont été commises par toutes les parties au conflit » et qu’elle a « récemment fait état » de celles commises par le GSIM et le FLA. Pourtant, ce nouveau rapport ne porte que sur un seul camp. Il s’appuie exclusivement sur une enquête menée en Mauritanie, dans la région du Hodh ech-Chargui. Entre 2025 et 2026, Amnesty y a interrogé 119 réfugiés originaires de dix localités maliennes. Une enquête 100% ex-situ, donc hors du théâtre des opérations, sans aucun accès aux sites, sans expertise médico-légale, sans image satellite publiée.

Le rapport précise que ses conclusions ont été transmises aux autorités de la transition le 3 août 2026. Il est publié le 29 septembre, en notant qu’aucune réponse n’avait été reçue. Moins de huit semaines pour répondre à des accusations de crimes de guerre. Surtout, cette publication intervient trois mois seulement après deux événements majeurs que le rapport cite lui-même : le remplacement de Wagner par Africa Corps en juin 2025, et la notification par notre pays de son retrait du Statut de Rome de la Cour pénale internationale (CPI) en juin 2026.

Un réquisitoire lourd

Le réquisitoire d’Amnesty s’articule autour de trois chefs d’accusation principaux.

1. Meurtres illégaux de civils. Amnesty affirme que dans sept localités du centre et du nord, entre novembre 2023 et mars 2025, les FAMa et Wagner ont délibérément tué au moins 34 personnes ne participant pas aux hostilités. Le cas le plus détaillé est celui de Tin Adanda, le 12 février 2025, où 10 hommes auraient été rassemblés et exécutés à bout portant devant les femmes et les enfants. Le rapport mentionne aussi des personnes abattues alors qu’elles fuyaient.

2. Attaques de drones contre des marchés. Deux frappes sont mises en avant : celle du marché d’Ejdeir le 16 mars 2025 et celle de Tangata en novembre 2025. Bilan selon Amnesty : au moins 23 civils tués, dont cinq enfants, et 12 blessés. L’ONG estime qu’il s’agit d’attaques directes contre des civils ou, à tout le moins, d’attaques indiscriminées constitutives de crimes de guerre.

3. Torture, disparitions et violences sexuelles. Le rapport documente la torture de 15 hommes arrêtés entre fin 2023 et début 2025 dans les bases militaires de Léré et Nampala. Méthodes décrites : suspension par les bras à une barre métallique, waterboarding, coups de barres de fer, décharges électriques. Cinq hommes seraient morts sous la torture. Trente autres cas auraient été corroborés par des témoins. Le rapport mentionne également des cas de violences sexuelles.rfi+1

Enfin, fil rouge du document : toutes ces exactions viseraient de manière disproportionnée les communautés pastorales peule, arabe et touarègue, avec des propos rapportés comme « tous les pasteurs sont des terroristes ». Sur le plan juridique, Amnesty conclut à des crimes de guerre et à de possibles crimes contre l’humanité, car ces actes s’inscriraient dans une attaque généralisée et systématique contre la population civile.

Où est le sérieux… ?

Un dossier aussi grave mérite mieux qu’un recueil de témoignages anonymes à 1 000 km du terrain. Voici les failles que tout juriste ou journaliste rigoureux doit soulever.

Faille N°1 : L’impossible vérification. Comment Amnesty peut-elle affirmer avec certitude qu’« aucune des victimes ne participait directement aux hostilités » sans avoir été sur place ? Dans la guerre du Gourma et du Macina, où le GSIM vit au milieu des campements, la distinction est par nature complexe. Le gouvernement a toujours soutenu que nombre d’interpellés sont des éclaireurs, des ravitailleurs ou des informateurs des katibas. Le témoignage unique de Hana, survivante de Tin Adanda et réfugiée en Mauritanie, qui parle de « la plupart des hommes blancs accompagnés de FAMa », est-il suffisant pour établir la responsabilité pénale d’une armée nationale ?

Faille N°2 : Le cas d’Ejdeir, un aveu de mauvaise foi ? C’est le point le plus problématique pour Amnesty. Pour la frappe d’Ejdeir, l’état-major des FAMa a communiqué dès le lendemain, le 17 mars 2025, avoir frappé un « rassemblement terroriste » à 109 km au nord-ouest de Léré, tuant 11 terroristes. Amnesty écrit elle-même : « ces détails correspondent à la frappe sur Ejdeir, selon une analyse de localisation ». Donc l’armée a revendiqué une cible militaire. Mais Amnesty rétorque : « Nous n’avons trouvé aucune preuve de la présence de membres de groupes armés ». Or, ne pas trouver de preuve six mois plus tard sur un marché de brousse n’est pas la preuve qu’il n’y avait pas de combattants. L’ONG se voit d’ailleurs obligée de changer de qualification dans le même paragraphe : « Même si des combattants étaient présents, attaquer un marché bondé… constituerait une attaque indiscriminée ». On passe d’une accusation d’attaque intentionnelle contre des civils à celle d’attaque disproportionnée. Ce ne sont pas les mêmes crimes en droit international humanitaire.

Faille N°3 : Qui a fait quoi ? Le rapport entretient une confusion savamment entretenue entre FAMa et Wagner/Africa Corps. Il écrit : « ces crimes ont été principalement commis par des membres de Wagner en présence de membres des FAMa, qui ont parfois servi d’interprètes ». Si les exactions sont principalement le fait de Wagner, comment engager la responsabilité directe des FAMa ? Et surtout, Wagner a quitté le Mali en juin 2025. Africa Corps lui a succédé. Amnesty demande d’ailleurs elle-même que notre pays « rende public l’accord conclu avec Africa Corps ». Tant que cet accord est secret, aucune chaîne de commandement juridique ne peut être établie entre un mercenaire russe et un officier malien. Sans chaîne de commandement, pas de responsabilité du supérieur hiérarchique.

Faille N°4 : Le biais ethnique à sens unique. Dire que Peuls, Arabes et Touaregs sont « pris pour cibles » parce qu’ils sont Peuls, Arabes et Touaregs est une accusation d’une extrême gravité. Mais ces trois communautés sont majoritaires dans les zones où le GSIM et le FLA sont le plus implantés : Mopti, Ségou, Tombouctou. L’armée opère là où est l’ennemi. Confondre ciblage opérationnel géographique et profilage ethnique est intellectuellement malhonnête si on ne produit pas d’ordre écrit, de directive ou de statistique comparative montrant que des Bambara ou des Soninké dans la même situation auraient été épargnés. 

Le rapport n’en produit aucun.

Faille N°5 : Le calendrier politique. Pourquoi publier en septembre 2026 un rapport qui porte sur des faits allant jusqu’en mars 2025, juste après que notre pays a notifié son retrait de la CPI ? Amnesty le rappelle elle-même : ce retrait n’aura d’effet qu’en juin 2027 et la CPI « conserve sa compétence pour les crimes commis entre janvier 2013 et le 23 juin 2027 ». Le message est clair : même si vous quittez la CPI, nous vous y maintiendrons. On est loin du travail humanitaire neutre, on est dans le bras de fer politique entre un État souverain qui revendique son paradigme de sécurité et une juridiction internationale qu’il ne reconnaît plus, soutenue par des ONG occidentales.

Que devons-nous faire ?

Ce rapport ne doit pas être ignoré, ni minimisé. Il doit être combattu sur son propre terrain : celui du droit.

Premièrement, notre pays doit rompre avec la stratégie du silence. Ne pas répondre à Amnesty en août a-t-il été une erreur ? Il faut désormais exiger une enquête contradictoire avec accès au terrain, en invitant non pas Amnesty seule, mais une commission mixte incluant l’Observatoire africain des droits de l’homme de l’AES et des experts indépendants maliens.

Deuxièmement, l’armée doit documenter ses propres opérations. Publier les rapports d’opérations de Léré, de Nampala, d’Ejdeir, avec photos et vidéos de drones, comme elle a commencé à le faire, est la seule manière de contrer le narratif du « marché civil bombardé ».

Troisièmement, ne pas tomber dans le piège de la victimisation. La meilleure réponse aux accusations de crimes contre l’humanité n’est pas de crier au complot, mais de démontrer que la justice militaire de notre pays fonctionne. Combien d’enquêtes ouvertes à Léré et Nampala ? Combien de soldats sanctionnés ? Le rapport affirme qu’aucune responsabilité n’a été établie. Si c’est faux, il faut le prouver chiffres à l’appui.

La guerre contre les groupes armés terroristes dans notre pays est une guerre sale, comme toutes les guerres contre le terrorisme. Des bavures, il y en a eu et il y en aura. Les nier est contre-productif. Mais les transformer en politique d’État d’extermination ethnique sur la base de 119 témoignages recueillis dans un camp de réfugiés en Mauritanie, sans aucune preuve matérielle, sans contradictoire, un an après le départ de Wagner, cela ne s’appelle plus de l’humanitaire ou de la défense des droits de l’homme. Cela s’appelle un réquisitoire politique. Et un réquisitoire politique se démonte politiquement et juridiquement.

PAR EL HADJ SAMBI TOURE

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